Virtualisation : pendant que les DSI européens hésitaient, VMware devenait un piège tarifaire
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# Virtualisation : pendant que les DSI européens hésitaient, VMware devenait un piège tarifaire
*Editorial — RiffLab Media*
Il y a des angles morts dans le débat sur la souveraineté numérique européenne. On parle beaucoup de cloud, de données, d'intelligence artificielle. On cite les grandes plateformes, les modèles de langage, les marketplaces dominantes. Mais il existe une couche plus discrète, plus profonde, qui structure l'intégralité de l'infrastructure IT des entreprises européennes depuis vingt ans — et sur laquelle le risque de captation américaine est peut-être le plus concret, le plus immédiat, et le plus mal évalué.
Cette couche, c'est la virtualisation.
Et en 2026, si vous êtes DSI ou CTO d'une PME ou d'une ETI européenne, il y a de fortes chances que vous soyez assis sur une bombe budgétaire dont vous n'avez pas encore pleinement mesuré le compte à rebours.
VMware by Broadcom : quand un rachat devient un signal d'alarme structurel
Remettons les faits en perspective, parce que le contexte historique ici n'est pas anecdotique — il est déterminant pour comprendre où nous en sommes.
Pendant deux décennies, VMware a été *la* référence de la virtualisation d'infrastructure. Pas une option parmi d'autres : la référence. Les ESXi tournent dans des milliers de datacenters européens. Les vSphere, vSAN et NSX ont structuré des architectures entières. Des équipes ont été formées dessus. Des certifications construites autour. Des processus d'achat bâtis pour renouveler ces licences comme on renouvelle une assurance — par habitude, par inertie, parce que changer semblait plus coûteux que rester.
C'est précisément cette inertie que Broadcom a achetée en 2023.
Le rachat de VMware par Broadcom pour 61 milliards de dollars n'était pas un pari technologique. C'était un pari financier sur la captivité des clients. Et dès 2024, la stratégie s'est confirmée avec une brutalité qui a surpris même les observateurs les plus cyniques : passage à un modèle de licences par abonnement, suppression des offres perpétuelles, fin des éditions d'entrée de gamme, regroupement forcé vers des bundles coûteux, et pour nombre d'organisations, des renouvellements négociés dans des conditions très dégradées.
Je pense qu'on n'a pas encore suffisamment mesuré, dans les instances de gouvernance IT européennes, ce que ce mouvement signifie structurellement. Ce n'est pas un ajustement tarifaire. C'est la démonstration que lorsqu'un acteur américain rachète une infrastructure critique, il peut en modifier unilatéralement les conditions économiques — et vous n'avez, dans l'immédiat, aucun recours.
C'est exactement la définition d'un risque de dépendance.
Le vrai coût de la dépendance : ce que les budgets IT ne voient pas venir
Quand on parle de souveraineté numérique dans les comités de direction, on pense souvent données personnelles, conformité RGPD, localisation des serveurs. Ce sont des préoccupations légitimes. Mais il existe un angle moins glamour, moins médiatique, et pourtant plus immédiatement douloureux : le risque tarifaire sur les couches d'infrastructure.
Un DSI qui a construit son infrastructure sur une solution de virtualisation propriétaire américaine n'est pas dans une relation commerciale normale. Il est dans une relation de dépendance structurelle. Et dans ce type de relation, les règles du jeu peuvent changer à tout moment — au prochain renouvellement, au prochain rachat, à la prochaine réorganisation du portefeuille produits de l'éditeur.
Concrètement, qu'est-ce que ça signifie pour un budget IT en 2026 ?
Premièrement, l'imprévisibilité budgétaire. Une organisation qui ne maîtrise pas son modèle de licence ne peut pas planifier sereinement sur trois ou cinq ans. Or la transformation d'infrastructure est un exercice de temps long. Quand les conditions tarifaires d'un poste stratégique peuvent évoluer significativement d'un cycle à l'autre, c'est toute la capacité à investir ailleurs qui est compromise.
Deuxièmement, l'effet de levier inexistant en négociation. Si vous n'avez pas d'alternative crédible identifiée, votre négociation avec un éditeur en position de quasi-monopole dans votre architecture est, par définition, asymétrique. Broadcom le sait. Et sa stratégie commerciale depuis le rachat de VMware montre qu'il n'a pas l'intention de faire de cadeaux aux clients captifs.
Troisièmement, le coût caché de la migration différée. Beaucoup d'entreprises européennes ont raisonné ainsi : « migrer serait trop cher et trop risqué, donc on reste ». C'est une erreur de calcul. Parce que chaque année supplémentaire dans un écosystème propriétaire renforce les dépendances, complexifie la migration future, et augmente le coût d'une sortie éventuelle. En repoussant la décision, on n'évite pas le coût — on le différie et on l'amplifie.
Il faut dire les choses clairement : rester sur une infrastructure de virtualisation 100 % propriétaire américaine en 2026, c'est faire un choix budgétaire risqué, pas un choix prudent.
Vates et XCP-ng : ce que l'Europe a su construire, et qu'elle sous-utilise
C'est ici que j'ai envie d'introduire un acteur dont la trajectoire mérite beaucoup plus d'attention qu'il n'en reçoit dans les discussions sur la souveraineté numérique : Vates, l'entreprise française à l'origine de XCP-ng et de Xen Orchestra.
Vates n'est pas une startup en quête de valorisation. C'est une société qui a fait un choix stratégique fort et cohérent : construire une alternative de virtualisation open source, de niveau enterprise, soutenue par un modèle économique basé sur le support et les services — pas sur l'enfermement propriétaire.
XCP-ng est une plateforme de virtualisation dérivée de XenServer, entièrement open source, activement maintenue, et pensée pour fonctionner dans des environnements de production exigeants. Xen Orchestra est son interface de gestion. Ensemble, ils constituent un écosystème cohérent, auditable, et dont les entreprises utilisatrices peuvent — fait rare — réellement comprendre ce qui tourne sous le capot.
Quelques points qui méritent d'être soulignés, parce qu'ils répondent directement aux objections courantes :
Sur la maturité technique : XCP-ng tourne dans des environnements de production réels, chez des opérateurs, des collectivités, des ETI industrielles. Ce n'est pas un projet de niche expérimental. C'est une solution battle-tested.
Sur la souveraineté du code : le fait que la solution soit open source ne signifie pas absence de support. Vates propose des contrats de support professionnel, des SLA, des engagements. La différence avec un éditeur propriétaire, c'est que si Vates cessait demain son activité — hypothèse improbable mais posons-la — le code resterait accessible, la communauté pourrait prendre le relais. Ce n'est pas le cas avec une licence propriétaire Broadcom.
Sur l'ancrage européen : Vates est une entreprise française, soumise au droit européen. Ses données de gestion, ses contrats, ses pratiques commerciales s'inscrivent dans un cadre réglementaire que vous connaissez. Ce point ne doit pas être sous-estimé dans un contexte où le Cloud Act américain continue de planer sur toute infrastructure dont les acteurs sont soumis à la juridiction américaine.
Je ne dis pas que XCP-ng est la réponse universelle à tous les besoins de virtualisation. Ce serait intellectuellement malhonnête. Mais je dis que l'ignorer dans une démarche de rationalisation et de désintoxication des dépendances américaines, c'est passer à côté d'un outil sérieux, mature, et économiquement pertinent.
Reprendre le contrôle : une question de méthode autant que de technologie
La vraie difficulté, dans la migration hors d'un environnement de virtualisation propriétaire, n'est pas uniquement technique. Elle est organisationnelle et politique, au sens interne du terme.
J'observe depuis plusieurs années un schéma récurrent dans les ETI européennes. Les équipes techniques sont souvent conscientes des alternatives disponibles. Ce ne sont pas elles qui freinent. Le blocage se situe généralement à deux niveaux : la direction générale, qui perçoit le changement comme un risque opérationnel non chiffré, et les équipes achats/finance, qui voient le coût de migration mais pas le coût de la dépendance continue.
C'est un problème de narrative autant qu'un problème de budget.
Il faut que les DSI et CTO européens apprennent à présenter la dépendance à un éditeur propriétaire américain comme ce qu'elle est réellement : un risque financier qualifiable, pas une situation neutre. Le modèle de Broadcom avec VMware a fourni, ironiquement, un cas d'école parfait pour construire cette démonstration. Sortez les chiffres de vos renouvellements sur les trois dernières années. Projetez les trajectoires tarifaires. Puis présentez le coût d'une migration vers une alternative souveraine — migration qui peut être phasée, maîtrisée, sans big bang.
Sur le plan méthodologique, quelques principes que je considère non négociables pour une approche sérieuse :
Auditer avant de décider. Avant de parler migration, il faut savoir exactement ce qui tourne sur votre infrastructure de virtualisation actuelle, quelles workloads sont critiques, quelles dépendances existent avec d'autres composants. Un audit sérieux évite les mauvaises surprises et permet de dimensionner réellement l'effort.
Phaser intelligemment. Une migration de virtualisation ne se fait pas en weekend. Elle se conçoit sur douze à dix-huit mois, avec des jalons intermédiaires, des environnements de test, des retours d'expérience. La précipitation est l'ennemie de la réussite, et un échec visible sur ce type de projet ferait du mal à la cause de la souveraineté numérique bien au-delà de votre organisation.
Construire les compétences en interne. L'un des arguments qui revient souvent contre une migration vers une solution moins mainstream est la disponibilité des compétences. Cet argument est de moins en moins solide : la communauté XCP-ng est active, la documentation est sérieuse, et Vates propose des formations certifiantes. Mais il faut anticiper et investir dans la montée en compétences — ce n'est pas un coût accessoire, c'est un investissement en autonomie.
2026 : le moment où l'inaction devient une position stratégique par défaut
Nous sommes en 2026. Le rachat de VMware par Broadcom a maintenant deux ans de recul. Les DSI qui ont attendu pour « voir comment ça évolue » ont maintenant suffisamment d'éléments pour construire un diagnostic honnête.
L'acteur américain dominant a confirmé sa stratégie de monétisation agressive des bases installées. Le contexte géopolitique — tensions commerciales transatlantiques, questionnements croissants sur l'extraterritorialité du droit américain — renforce l'urgence d'une réflexion approfondie sur les dépendances d'infrastructure.
Et du côté européen, les alternatives sont là. Elles ne sont pas parfaites, elles ne couvrent pas tous les cas d'usage, mais elles existent, elles sont matures, et elles s'inscrivent dans un cadre de souveraineté que les acteurs américains ne peuvent pas offrir par construction.
Ce que je pense profondément — et j'assume de le dire dans un éditorial — c'est que l'inaction est devenue, sur le sujet de la virtualisation souveraine, une position stratégique par défaut. Pas une absence de choix : un choix. Celui de continuer à financer la captation de valeur par des acteurs dont les intérêts ne sont pas alignés avec ceux de votre organisation, ni avec ceux de l'écosystème numérique européen.
Reprendre le contrôle de son infrastructure, couche par couche, ce n'est pas de l'idéologie. C'est de la gestion de risque budgétaire sérieuse. Et sur la couche de virtualisation, les outils pour le faire existent aujourd'hui, portés par des acteurs européens qui méritent d'être dans vos matrices de décision.
Le choix vous appartient. Mais il faut encore que vous le fassiez réellement — et pas par défaut.
*Article rédigé dans le cadre de la ligne éditoriale RiffLab Media, média B2B indépendant dédié à la souveraineté numérique européenne.*
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