Quand Pékin bloque Washington : ce que le veto chinois sur Meta-Manus dit de votre dépendance numérique
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# Quand Pékin bloque Washington : ce que le veto chinois sur Meta-Manus dit de votre dépendance numérique
*En 2026, la Chine a bloqué l'acquisition de Manus par Meta, invoquant des risques sur les données et la concentration du marché mondial de l'IA agentique. Pour les DSI européens, ce séisme géopolitique n'est pas un spectacle lointain. C'est un miroir. Entretien avec un DSI d'une ETI industrielle française, dont la direction a entamé il y a dix-huit mois un audit de ses dépendances numériques.*
RiffLab — Le blocage chinois de l'acquisition Meta-Manus a surpris beaucoup d'observateurs. Vous, ça vous a surpris ?
Pas vraiment, non. Ce qui m'a surpris, c'est que ça surprenne encore des gens. Quand un acteur américain rachète une technologie à fort potentiel stratégique — ici une plateforme d'IA agentique capable d'automatiser des workflows complexes à grande échelle —, les puissances qui ont leurs propres ambitions sur ce terrain vont réagir. La Chine l'a fait. L'Europe, elle, regarde.
Ce qui me frappe concrètement, c'est le signal que ça envoie à nos équipes et à nos directions : même les géants américains ne contrôlent pas leur propre trajectoire. Ils peuvent annoncer une acquisition majeure, lever des milliards, et se retrouver bloqués par une autorité réglementaire étrangère. Si eux ne maîtrisent pas leur feuille de route, comment voulez-vous que moi, DSI d'une ETI de taille intermédiaire, je planifie sereinement mon SI à trois ans sur la base de leurs roadmaps ?
Concrètement, qu'est-ce que ça change dans votre façon d'évaluer les outils que vous utilisez déjà ?
Ça renforce une conviction que j'ai depuis longtemps mais que j'avais du mal à faire passer en CODIR : le risque de dépendance n'est pas seulement un risque de prix ou de continuité de service. C'est un risque de discontinuité stratégique.
On a tous intégré dans nos plans de reprise d'activité les pannes techniques, les cyberattaques. Mais combien de DSI ont modélisé le scénario où un outil central dans leur SI disparaît ou se reconfigure radicalement parce qu'un rachat a été bloqué, ou parce qu'une tension géopolitique a conduit à une restriction d'export ? Manus n'est pas encore dans nos stacks à nous, mais demain ce pourrait être un service d'IA embarqué dans un outil qu'on utilise quotidiennement.
Depuis cet épisode, j'ai demandé à mon équipe de cartographier nos dépendances vis-à-vis de services dont la gouvernance est exclusivement américaine, et d'identifier pour chacun quelle serait notre capacité à pivoter si le service disparaissait ou changeait radicalement de conditions en moins de six mois.
Cette cartographie, vous l'avez faite. Qu'est-ce que vous avez trouvé ?
Des choses qu'on savait mais qu'on n'avait pas quantifiées. On a identifié plusieurs couches critiques où on n'a pas de plan B opérationnel. Pas parce qu'il n'existe pas d'alternatives européennes — elles existent —, mais parce qu'on n'avait jamais eu l'urgence de les évaluer sérieusement.
Le vrai problème, ce n'est pas l'outil lui-même. C'est la couche d'intégration qu'on a construite autour. On a des processus internes, des habitudes, des automatisations qui sont tellement imbriquées dans un service donné qu'un remplacement prend non pas trois mois, mais dix-huit. Et pendant ces dix-huit mois, vous êtes vulnérable. C'est ça que les directions ne voient pas quand elles signent un contrat avec un acteur dominant.
L'Europe produit des alternatives. Mais sur l'IA agentique, le terrain que Manus occupait, où en est-on vraiment ?
C'est la question honnête. On serait de mauvaise foi de dire que l'offre européenne sur l'IA agentique avancée est au même niveau de maturité que ce que des acteurs américains ou asiatiques proposent aujourd'hui. Il faut être lucide là-dessus.
Mais je refuse le raisonnement qui dit : « donc on n'a pas le choix, on prend l'offre dominante US. » Ce raisonnement, si tous les DSI européens l'appliquent, il devient une prophétie auto-réalisatrice. Les acteurs européens n'auront jamais les ressources pour monter en puissance si personne ne leur donne la chance de le faire en conditions réelles.
Ce que j'observe dans mon écosystème, c'est que des éditeurs européens spécialisés sur des verticales métiers — je pense à des acteurs qui travaillent sur l'automatisation dans l'industrie ou la gestion documentaire avec des briques IA — progressent vite. Ils ne font pas tout, mais sur leur périmètre, ils tiennent la route. Et surtout, leurs données restent en Europe, leur gouvernance est lisible, et leur roadmap ne dépend pas d'un veto de Pékin ou d'une décision du Congrès américain.
On parle beaucoup de souveraineté, mais vos équipes, elles, doivent délivrer. Comment vous gérez la tension entre l'idéal souverainiste et la réalité opérationnelle ?
En arrêtant de la présenter comme une tension irréductible. Pendant longtemps, dans mon CODIR, « souveraineté numérique » sonnait comme un discours politique déconnecté des contraintes du terrain. Ce que l'épisode Meta-Manus a changé, c'est qu'on peut maintenant mettre un nom sur le risque concret.
Je ne demande plus à mes équipes de choisir un outil européen parce que c'est bien. Je leur demande d'intégrer le risque de dépendance dans leur grille d'évaluation au même titre que le coût ou la performance technique. Un outil qui coche toutes les cases fonctionnelles mais dont la continuité dépend d'un équilibre géopolitique instable, c'est un outil avec un risque résiduel élevé. Point.
Et quand vous posez la question comme ça, les équipes comprennent. Ce n'est plus de l'idéologie, c'est de la gestion de risque.
Dernier mot : qu'est-ce que vous attendez concrètement de l'écosystème européen pour que ce discours se traduise en actes à grande échelle ?
Deux choses. D'abord, de l'interopérabilité réelle entre les acteurs européens. Le problème aujourd'hui, c'est qu'on remplace une dépendance par une mosaïque de petites dépendances. Il faut que les acteurs européens acceptent de jouer collectif sur les standards, sur les API, sur la portabilité des données. Sinon on recrée le même problème à plus petite échelle.
Ensuite, et c'est peut-être le plus important : de la transparence sur les roadmaps. Ce qui me rend dépendant d'un acteur américain, c'est aussi sa capacité à annoncer des évolutions crédibles sur cinq ans. Les acteurs européens doivent apprendre à communiquer leur vision long terme, pas seulement leurs features du trimestre. Je dois pouvoir construire une architecture en sachant où va mon fournisseur dans trois ans. C'est ça qui crée la confiance, et la confiance, c'est ce qui fait que je choisis de construire avec eux plutôt que de les utiliser comme bouche-trou en attendant mieux.
L'épisode Manus nous a montré que même les géants peuvent être stoppés net. C'est le moment pour l'Europe d'accélérer, pas de commenter.
*Entretien réalisé avec un DSI d'une ETI industrielle française ayant souhaité conserver l'anonymat.*
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