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Souveraineté télécom : Bruxelles parle, les Américains agissent

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# Souveraineté télécom : Bruxelles parle, les Américains agissent

Il y a quelque chose d'épuisant, après des années à couvrir ce secteur, dans la répétition du même cycle. Bruxelles publie un livre blanc. Une commissaire monte à la tribune pour parler de « résilience des infrastructures critiques » et d'« autonomie stratégique ouverte ». Les associations professionnelles applaudissent. Les DSI lisent le communiqué en diagonale entre deux réunions. Et six mois plus tard, rien n'a changé — sinon que les acteurs américains ont encore consolidé leurs positions.

Nous sommes en 2026, et je vais poser la question qui dérange : et si les annonces européennes sur la souveraineté télécom n'étaient pas seulement inefficaces, mais structurellement conçues pour l'être ?

Le vocabulaire de la souveraineté sans l'architecture de la puissance

Depuis l'entrée en vigueur du European Electronic Communications Code, depuis les déclarations successives sur le « Gigabit Society », depuis les envolées sur le cloud souverain et les infrastructures de confiance, on a produit énormément de textes. Des règlements, des directives, des recommandations, des feuilles de route. Ce qu'on n'a pas produit, c'est une réorganisation réelle du marché.

Le problème n'est pas l'intention. Il est dans la mécanique. Bruxelles légifère sur les conditions d'accès, sur l'interopérabilité, sur la neutralité du net — autant de règles qui s'appliquent à des infrastructures que l'Europe ne contrôle plus réellement. On régule l'usage d'outils que d'autres ont construits, financés et continuent de faire évoluer à leur rythme. C'est une posture de locataire qui négocie son bail, pas de propriétaire qui décide de l'immeuble.

Pendant ce temps, les mouvements industriels se font ailleurs. Les décisions d'architecture réseau, les standards de routage, les protocoles qui structureront les communications des dix prochaines années se définissent dans des forums où la voix européenne pèse peu — parce qu'elle n'est adossée à aucun acteur capable d'imposer une alternative crédible à l'échelle.

Ce que « lettre morte » signifie concrètement pour une PME

Je parle souvent avec des DSI de PME industrielles, des RSSI d'ETI qui ont des filiales dans plusieurs pays européens. Leur quotidien n'a rien d'abstrait. Quand ils regardent leur cartographie de dépendances télécom, ils voient des contrats avec des opérateurs qui eux-mêmes sous-traitent des fonctions critiques à des acteurs américains — pour la gestion des cœurs de réseau, pour les solutions SD-WAN, pour les plateformes de supervision.

Ils ne font pas ce choix par idéologie pro-américaine. Ils le font parce que l'offre européenne consolidée et crédible n'est pas là. Ou quand elle est là, elle est fragmentée en une dizaine de solutions nationales qui ne s'intègrent pas, ne scalent pas de la même façon, et ne bénéficient pas des mêmes niveaux d'investissement en R&D.

Alors quand Bruxelles annonce un nouveau cadre pour les « infrastructures télécom d'intérêt stratégique », ces DSI haussent les épaules. Pas par cynisme. Par expérience.

Le vrai problème : l'Europe finance la recherche, pas le déploiement

Il faut nommer ce qui coince. L'Europe est remarquablement douée pour financer la recherche académique sur les technologies de communication. Elle produit des laboratoires excellents, des publications de référence, des doctorants brillants. Ce qu'elle n'a pas réussi à construire, c'est le pont entre cette excellence académique et le déploiement industriel à grande échelle.

Nokia et Ericsson — je les cite parce qu'on ne peut pas contourner leur rôle dans le débat sur la souveraineté des infrastructures radio — sont des champions européens sur le papier. Mais leur trajectoire des dernières années illustre parfaitement la tension : des restructurations douloureuses, des marges sous pression, une concurrence frontale avec des acteurs qui bénéficient de conditions de marché domestique sans équivalent en Europe. Les décisions d'investissement se prennent dans un contexte où le marché européen lui-même ne leur offre pas les garanties de déploiement qui permettraient de financer la prochaine génération d'innovation.

C'est là où les annonces de Bruxelles révèlent leur limite structurelle. On ne peut pas proclamer vouloir des « infrastructures souveraines » tout en maintenant des règles d'appels d'offres publics qui avantagent systématiquement le moins-disant à court terme. La souveraineté a un coût, et ce coût doit être assumé politiquement — ce qui n'a pas encore été fait.

2026 : le moment où l'inaction devient irréversible ?

Il y a une fenêtre. Elle se referme. Les cycles d'investissement dans les réseaux de nouvelle génération — qu'on parle de l'évolution vers les architectures open RAN, des dorsales fiber, des infrastructures edge pour l'industrie — sont longs. Les décisions qui se prennent aujourd'hui engagent les dix à quinze prochaines années.

Si l'Europe ne pèse pas dans ces décisions maintenant, elle ne pèsera pas davantage demain. Les effets de réseau, les standards, les écosystèmes de partenaires se construisent autour des acteurs qui ont déployé. Les autres suivent les règles de ceux qui ont posé les fondations.

Je ne dis pas que c'est perdu. Je dis que le coût de l'attentisme augmente chaque trimestre qui passe. Et que continuer à confondre la production de textes réglementaires avec une politique industrielle, c'est une erreur que nos PME et ETI paieront — en dépendance accrue, en exposition aux décisions unilatérales d'acteurs qui ne rendent de comptes à aucune autorité européenne.

Ce qu'on attend, et qu'on n'entend pas

On n'attend pas de Bruxelles qu'elle refasse le monde. On attend une cohérence minimale : que les déclarations sur la souveraineté soient suivies de mécanismes budgétaires, de politiques d'achat public, de règles de marché qui créent les conditions pour que des acteurs européens puissent réellement se développer.

On attend aussi que les États membres cessent de se faire concurrence sur les aides d'État et commencent à coordonner des projets d'infrastructures qui ont besoin d'une masse critique européenne pour exister.

Et on attend, peut-être naïvement, que le mot « souveraineté » soit traité pour ce qu'il est : non pas un argument de communication pour le prochain sommet numérique, mais une question de puissance industrielle qui engage notre capacité collective à décider de nos propres systèmes de communication.

Jusqu'à ce que ce glissement se produise, les annonces de Bruxelles resteront ce qu'elles sont : du vocabulaire de la puissance sans l'architecture qui la rend réelle.

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