Quand Somfy licencie ses ingénieurs, l'Europe devrait recruter ses cerveaux
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# Quand Somfy licencie ses ingénieurs, l'Europe devrait recruter ses cerveaux
Somfy vient d'annoncer une vague de suppressions de postes. Des ingénieurs, des profils techniques, des gens qui savent faire tourner des systèmes complexes. La réaction habituelle dans les médias économiques : un entrefilet sur le plan social, quelques chiffres, et on passe à autre chose.
Nous, chez RiffLab Media, on refuse cette lecture-là.
Parce que derrière ce mouvement industriel, il y a une opportunité concrète. Pour les ETI — les entreprises de taille intermédiaire, celles qui emploient entre 250 et 5 000 personnes — françaises et européennes qui veulent sérieusement reprendre la main sur leur système d'information. Et pour comprendre pourquoi, il faut d'abord poser le contexte.
Ce que signifie vraiment « supprimer des ingénieurs » en 2026
Nous sommes en 2026. Le marché des talents technologiques européens a subi plusieurs secousses successives. Les grands groupes ont restructuré. Les startups de la vague 2021-2022 ont souvent taillé dans leurs effectifs. Résultat : des profils seniors, formés sur des technologies industrielles réelles, se retrouvent disponibles.
Ces ingénieurs ne viennent pas de nulle part. Ils ont travaillé sur des systèmes embarqués, sur de l'IoT industriel — l'Internet des objets appliqué à la production —, sur des architectures qui doivent fonctionner dans le monde physique, pas seulement dans un PowerPoint. Ce sont exactement les profils dont les ETI ont besoin pour construire une infrastructure numérique solide et maîtrisée.
Le problème, c'est que la plupart de ces ETI ne s'en rendent pas compte.
L'erreur classique : acheter du SaaS américain faute de ressources internes
Quand une ETI manque de compétences techniques en interne, elle fait quoi ? Elle souscrit un abonnement. Un SaaS — un logiciel fourni en ligne, Software as a Service — chez un acteur dominant. Et souvent, cet acteur est américain.
C'est humain. C'est rapide. C'est apparenté à de la gestion du risque à court terme.
Mais c'est une illusion de simplicité qui crée des risques réels à moyen terme.
Premier risque : le Cloud Act. Cette loi américaine de 2018 autorise les autorités des États-Unis à exiger l'accès aux données stockées par des entreprises américaines, où que ces données se trouvent dans le monde. Y compris en France. Y compris dans les serveurs hébergés sur le sol européen par une filiale d'un groupe américain. Si vos données de production, vos contrats clients, vos plans industriels transitent par un acteur américain, ils peuvent théoriquement être consultés par une administration étrangère, sans que vous en soyez informé.
Deuxième risque : le RGPD et NIS2. Le RGPD, c'est le Règlement Général sur la Protection des Données, en vigueur depuis 2018. NIS2, c'est la directive européenne sur la sécurité des réseaux et des systèmes d'information, dont la transposition s'est accélérée ces dernières années. Ces deux textes imposent aux entreprises européennes — y compris aux ETI dans de nombreux secteurs — de savoir exactement où leurs données sont traitées, par qui, et selon quelles règles. Une dépendance à un acteur soumis au droit américain crée une tension juridique permanente avec ces obligations européennes.
Troisième risque : DORA, le règlement européen sur la résilience opérationnelle numérique. Initialement centré sur le secteur financier, son esprit irrigue désormais la façon dont les régulateurs européens pensent la robustesse des SI dans tous les secteurs critiques. La concentration des dépendances chez un seul fournisseur extra-européen, c'est exactement le scénario de risque systémique que DORA cherche à éviter.
Ces trois acronymes ne sont pas du jargon de juriste. Ce sont des contraintes opérationnelles concrètes, avec des sanctions réelles.
Le vrai coût de l'ingénieur absent
Je veux être honnête avec vous. Recruter un ingénieur senior, c'est un investissement. Ce n'est pas la solution la plus rapide. Et je ne dis pas que chaque ETI doit se transformer en éditeur logiciel.
Mais il y a une différence fondamentale entre *dépendre* d'un outil externe et *choisir* d'utiliser un outil externe parce qu'on a les compétences pour l'évaluer, le configurer, le superviser et, si nécessaire, en changer.
Sans compétence interne, vous ne pouvez pas évaluer ce que vous achetez. Vous ne pouvez pas auditer la sécurité de votre fournisseur. Vous ne pouvez pas répondre correctement à un questionnaire de conformité. Et si votre fournisseur change ses conditions — hausse tarifaire unilatérale, modification des clauses de confidentialité, rachat par un concurrent —, vous êtes captif. C'est ce qu'on appelle le vendor lock-in, la dépendance fournisseur.
Un ingénieur bien recruté, c'est la capacité à ne pas subir ces situations. C'est votre souveraineté opérationnelle.
Ce que les ETI devraient faire maintenant
La fenêtre est courte. Les talents libérés par les restructurations des grands groupes ne restent pas longtemps disponibles.
Première chose : si vous êtes DSI ou CTO d'une ETI, regardez ce qui se passe sur le marché de l'emploi technique en ce moment. Pas pour faire du recrutement opportuniste et cynique — ces ingénieurs méritent mieux —, mais parce que l'alignement entre leurs compétences et vos besoins de souveraineté numérique est réel.
Deuxième chose : posez-vous une question simple. Si votre fournisseur principal de services numériques fermait demain, ou doublait ses tarifs, ou était racheté par un acteur avec lequel vous ne voulez pas travailler — combien de temps vous faudrait-il pour migrer ? Si la réponse dépasse six mois, vous avez un problème de résilience. NIS2 vous le dira aussi.
Troisième chose : regardez ce que font les acteurs européens. Des éditeurs comme Silverpeak sur la gestion de réseau ou Cryptosense — aujourd'hui intégré dans d'autres structures — sur la cryptographie, ont montré qu'il existe une expertise de haut niveau qui n'est pas captive du modèle californien. Je ne vous dis pas de basculer aveuglément. Je vous dis d'évaluer sérieusement, avec des compétences internes capables de faire cette évaluation.
La vraie question derrière les licenciements de Somfy
Quand un industriel européen de taille significative supprime des profils techniques, c'est souvent le signe d'une tension entre les modèles : d'un côté, la pression à externaliser, à acheter du service clé en main, à réduire la masse salariale technique. De l'autre, la nécessité croissante — juridique, stratégique, opérationnelle — de maîtriser son propre système d'information.
Cette tension, les ETI françaises et européennes la vivent aussi. Mais elles ont une chance que les grands groupes n'ont pas toujours : l'agilité. Elles peuvent décider vite. Elles peuvent embarquer un profil senior et lui donner un vrai périmètre de responsabilité. Elles peuvent choisir leurs outils sans avoir à passer par dix comités d'achat.
La souveraineté numérique, ce n'est pas un slogan politique. C'est une question de qui contrôle vos données, qui peut y accéder, et ce qui se passe si votre fournisseur décide un matin que les règles ont changé.
Les ingénieurs qui se retrouvent sur le marché aujourd'hui ont les compétences pour vous aider à reprendre ce contrôle.
La question, c'est : est-ce que vous allez les laisser partir ailleurs ?
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