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SoftBank en France : manne ou cheval de Troie pour l'IA européenne ?

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# SoftBank en France : manne ou cheval de Troie pour l'IA européenne ?

*En 2026, SoftBank a annoncé un investissement massif de 75 milliards d'euros sur le territoire français, au nom de l'IA et de la « réindustrialisation numérique ». Les gouvernements ont applaudi. Les DSI européens, eux, ont des questions. Nous avons rencontré un directeur des systèmes d'information d'une ETI industrielle française, en poste depuis plus de dix ans, pour décortiquer ce que cet afflux de capitaux étrangers révèle — et dissimule — sur la dépendance technologique du continent.*


RiffLab Media : 75 milliards d'euros, c'est un chiffre qui impressionne. Dans votre quotidien de DSI, qu'est-ce que ça change concrètement ?

Rien, dans l'immédiat. Et c'est précisément ce qui doit alerter. Quand un acteur comme SoftBank annonce un investissement de cette ampleur, le premier réflexe est de chercher *où* va réellement l'argent. On parle de datacenters, d'infrastructures IA, de startups en portefeuille. Mais SoftBank n'est pas un philanthrope : c'est un fonds qui place des capitaux pour en retirer davantage. La question que je pose à mes homologues, c'est : dans dix-huit mois, quand ces infrastructures seront opérationnelles, qui en détiendra les clés ? Qui contrôlera les API, les modèles fondateurs, les conditions d'accès ? L'argent est français de destination, mais la gouvernance restera japonaise — avec des liens capitalistiques et technologiques très étroits avec l'écosystème américain. Ce n'est pas un investissement dans *notre* souveraineté. C'est un investissement *sur* notre territoire.


RiffLab Media : Certains diront que l'Europe manque de capitaux pour financer sa propre IA. SoftBank ne vient-il pas combler un vide réel ?

C'est le discours dominant, et il mérite d'être questionné sérieusement. Oui, l'Europe a historiquement sous-investi dans les infrastructures IA de grande échelle. C'est un fait. Mais le raisonnement « faute de mieux, prenons ce qui vient » est exactement le même qui nous a conduits à la dépendance au cloud américain il y a quinze ans. À l'époque, on disait aussi : AWS comble un vide, c'est pragmatique, on verra plus tard. Et « plus tard » est arrivé : des millions de DSI européens se sont retrouvés avec des contrats impossibles à rompre, des données soumises au Cloud Act, et des coûts de sortie prohibitifs. Je ne dis pas que SoftBank est identique à Amazon. Je dis que le *mécanisme* est le même : entrée par le bas du prix ou le haut de la promesse, puis verrouillage progressif. Combler un vide avec de la dépendance, ce n'est pas une solution. C'est reporter le problème en l'aggravant.


RiffLab Media : Parlons de verrouillage technique justement. Quelles sont les formes concrètes que vous anticipez dans un déploiement IA financé par ce type d'acteur ?

Il y en a au moins trois niveaux que j'observe déjà dans des projets similaires. Le premier, c'est le verrouillage par le modèle. Si l'infrastructure SoftBank héberge des modèles propriétaires — ou des modèles « ouverts » dont les poids sont accessibles mais les conditions d'usage commerciales restent contrôlées —, toute la chaîne applicative que vous construisez dessus devient dépendante. Vous fine-tunez, vous intégrez, vous déployez. Deux ans plus tard, migrer est une opération d'une complexité et d'un coût que personne n'avait chiffrés au départ. Le deuxième niveau, c'est contractuel : les SLA, les conditions de résiliation, les clauses de portabilité des données et des modèles. Dans les contrats que j'ai lus récemment chez des acteurs de cet écosystème, les clauses de portabilité sont rédigées de façon à être théoriquement respectées et pratiquement inutilisables. Et le troisième niveau, c'est l'intégration en cascade : une fois que vous utilisez l'API d'inférence, vous êtes incité à utiliser l'observabilité maison, le stockage objet associé, le pipeline MLOps de la plateforme. Chaque brique supplémentaire est un verrou de plus.


RiffLab Media : Face à ça, des acteurs européens existent pourtant. Pourquoi ne s'imposent-ils pas davantage dans les projets IA des ETI comme la vôtre ?

Parce qu'on leur a rarement donné les conditions pour le faire. Soyons honnêtes : pendant longtemps, les acteurs européens de l'IA ont souffert d'un déficit de crédibilité perçue, pas toujours de crédibilité réelle. Les équipes achats et les directions générales raisonnaient en termes de « références clients » et de « puissance de feu ». Un acteur qui lève dix fois moins qu'un concurrent américain est perçu comme dix fois moins fiable, même si son modèle est plus précis sur votre cas d'usage métier. Ce que SoftBank change — paradoxalement —, c'est qu'il force les acteurs européens à accélérer leur narrative et leur go-to-market. Parce que si dans dix-huit mois, les grandes ETI françaises ont signé des deals pluriannuels avec des plateformes SoftBank-backed, le marché sera fermé pour une décennie. Les acteurs européens de l'IA n'ont pas le luxe d'attendre. Ils doivent être dans les discussions *maintenant*, pas quand l'infrastructure sera en production.


RiffLab Media : Vous parlez d'accélération pour les Européens. Mais accélérer vers quoi exactement ? Il n'y a pas de championnat européen évident sur la couche infrastructure IA.

C'est la vraie question, et c'est là que le débat politique m'agace profondément. On a tendance à réduire la souveraineté IA à la question des modèles fondateurs — qui fait le plus gros LLM. C'est un prisme réducteur. La bataille se joue aussi sur la couche intermédiaire : les outils d'orchestration, les environnements d'exécution, les solutions de supervision et d'évaluation des modèles. C'est là qu'il y a de l'espace pour des acteurs européens qui comprennent nos contraintes réglementaires — RGPD, AI Act, sectorielles — mieux que n'importe quel acteur américain ou japonais. Un acteur qui construit un environnement d'inférence souverain, certifié SecNumCloud, avec des conditions contractuelles lisibles en droit européen : c'est *ce* type de brique dont les DSI ont besoin. Pas forcément le modèle le plus puissant, mais l'infrastructure la plus fiable et la plus réversible.


RiffLab Media : Dernière question, directe : est-ce que vous utiliseriez vous-même une infrastructure IA issue de cet investissement SoftBank pour des données sensibles de votre ETI ?

Non. Et ma réponse ne dépend pas de la nationalité de SoftBank. Elle dépend de critères que j'applique à tout acteur, américain, japonais, ou européen : est-ce que je peux auditer le lieu de traitement de mes données ? Est-ce que le contrat prévoit des conditions de sortie réalistes ? Est-ce que la gouvernance du modèle que j'utilise est documentée et stable dans le temps ? Actuellement, sur aucun projet issu de cet écosystème que j'ai analysé, je ne peux répondre oui aux trois. Pour des données de production, des données clients, des données liées à nos processus industriels — non. Pour un proof of concept sur des données synthétiques, peut-être, le temps que l'offre européenne mûrisse sur certains segments. Mais soyons clairs : « le temps que ça mûrisse » ne peut pas durer dix ans. Parce que d'ici là, le verrouillage sera consommé. Et on sera à nouveau en train d'expliquer à nos directions générales pourquoi sortir coûte trois fois plus cher qu'entrer.


*Entretien réalisé par la rédaction de RiffLab Media. Les propos ont été reformulés pour des raisons de lisibilité. L'interviewé a souhaité conserver l'anonymat compte tenu de partenariats commerciaux en cours d'évaluation.*

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