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«Quand un acteur américain fixe le prix de votre IA, il fixe aussi votre plafond de verre»

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«Quand un acteur américain fixe le prix de votre IA, il fixe aussi votre plafond de verre»

*La levée de fonds de SAPIOM — 35 millions de dollars pour outiller le contrôle des coûts liés à l'IA en entreprise — est passée presque inaperçue dans la presse généraliste. Pourtant, pour les DSI européens, elle touche à quelque chose de structurel : qui pilote réellement la consommation IA dans votre SI ? Nous avons interrogé un directeur des systèmes d'information d'un groupe industriel européen de taille intermédiaire, actuellement engagé dans une démarche de rationalisation de ses dépenses IA.*


RiffLab — Quand vous avez appris la levée de fonds de SAPIOM, quelle a été votre première réaction ?

Franchement, du soulagement mêlé de lucidité. Du soulagement parce que le sujet du pilotage des coûts IA commence enfin à exister en dehors des départements financiers. Et de la lucidité parce que 35 millions de dollars, c'est bien, mais c'est aussi le signe que nous avons collectivement pris du retard. Les acteurs américains ont intégré ces couches de gouvernance depuis longtemps — souvent au sein même de leurs propres plateformes. Ce qu'il faut comprendre, c'est que quand c'est l'opérateur qui vous fournit aussi l'outil de mesure, vous n'êtes jamais vraiment en position de contrôle. Vous êtes en position de lecture.


RiffLab — Vous parlez de « position de lecture ». Qu'est-ce que ça signifie concrètement pour un DSI ?

Ça signifie que vous voyez ce qu'on vous montre. Prenez les outils de FinOps cloud natifs proposés par les grands opérateurs américains : ils sont conçus pour vous aider à optimiser votre consommation *sur leur plateforme*. Pas pour vous aider à arbitrer entre plusieurs fournisseurs, ni a fortiori à décider de rapatrier une charge de travail en interne ou vers un opérateur européen. L'angle mort est structurel, pas accidentel. Quand vos dashboards de coûts sont hébergés chez le même acteur que vos workloads IA, vous avez un problème d'indépendance de l'information. C'est un verrouillage doux, mais c'est un verrouillage.


RiffLab — Ce verrouillage est-il uniquement technique, ou y a-t-il une dimension contractuelle ?

Les deux se renforcent. Sur le plan contractuel, les engagements de volume que les opérateurs américains proposent — souvent présentés comme des « économies » — créent une dépendance de trajectoire. Vous signez sur deux ou trois ans, vous bénéficiez d'une remise, et vous vous retrouvez avec une incitation financière à ne *pas* diversifier. C'est rationnel à court terme, problématique à moyen terme. Sur le plan technique, les formats de logs de consommation, les APIs d'observabilité, les schémas de données de facturation — tout ça est propriétaire. Quand vous voulez agréger des données de coûts IA issues de plusieurs fournisseurs dans un outil tiers, vous passez un temps considérable à normaliser des formats incompatibles. Ce n'est pas un hasard. C'est une architecture de la rétention.


RiffLab — Dans ce contexte, qu'est-ce qu'un outil comme SAPIOM change réellement à l'équation ?

Il change potentiellement beaucoup, à condition que l'indépendance soit réelle et durable. Ce que ces outils de pilotage indépendants peuvent apporter, c'est une couche de gouvernance qui n'a pas d'intérêt à ce que vous restiez chez tel ou tel fournisseur. C'est une différence de nature, pas de degré. Mais je resterai attentif à plusieurs points. D'abord, le modèle économique : si demain SAPIOM est racheté par un acteur américain — ce qui n'est pas une hypothèse d'école quand on parle de levées en dollars —, cette indépendance disparaît. Ensuite, la question des connecteurs : un outil de contrôle des coûts IA n'a de valeur que s'il couvre l'ensemble de vos fournisseurs, y compris les acteurs européens émergents. Si la couverture est asymétrique, vous reproduisez le problème sous une autre forme.


RiffLab — Vous mentionnez le risque de rachat. Est-ce que la souveraineté de l'outillage est aussi importante que la souveraineté des modèles IA eux-mêmes ?

Je dirais qu'elle est sous-estimée par rapport aux modèles, et pourtant tout aussi critique. On a beaucoup débattu, à juste titre, de la localisation des données, des modèles entraînés en Europe, de la conformité au Data Act. Mais la couche de pilotage — qui consomme quoi, à quel coût, avec quelle efficacité — c'est une couche de pouvoir. Celui qui maîtrise l'observabilité de vos dépenses IA maîtrise une partie de votre capacité décisionnelle. Il sait avant vous quand vous êtes en train de dépasser vos enveloppes. Il peut moduler ses propres offres en conséquence. La gouvernance des coûts, c'est de l'intelligence économique sur votre organisation. La confier à un tiers américain sans y réfléchir, c'est une erreur stratégique.


RiffLab — Où en sont les DSI européens que vous croisez sur ces questions de pilotage des coûts IA ?

Il y a trois profils. Le premier — le plus répandu, malheureusement — fait confiance aux tableaux de bord natifs de son opérateur principal et n'a pas encore identifié le problème. Le deuxième a pris conscience de la dépendance mais n'a pas encore les outils pour en sortir : il bricole avec des exports CSV et des feuilles de calcul. Le troisième, une minorité, a structuré une vraie gouvernance indépendante, souvent au prix d'un investissement humain significatif. Ce que des acteurs comme SAPIOM peuvent faire, c'est industrialiser ce que le troisième profil fait à la main, et le rendre accessible aux deux premiers. Mais pour ça, il faut que le marché européen joue le jeu : acheter européen quand c'est disponible et compétent, ne pas systématiquement arbitrer en faveur de l'acteur américain parce qu'il est « plus connu ». C'est aussi une question de comportement d'achat.


RiffLab — Un dernier mot sur ce que vous attendez concrètement de l'écosystème européen dans les dix-huit mois qui viennent ?

De la coordination. Le problème de la souveraineté numérique européenne n'est pas un manque de talent ni un manque de capital — 35 millions de dollars le prouvent. Le problème, c'est la fragmentation. Chaque DSI négocie seul face à des acteurs américains qui ont des équipes entières dédiées à la rétention client. Ce que j'attends, c'est que des initiatives comme celle de SAPIOM s'inscrivent dans un écosystème cohérent : interopérabilité entre outils européens, standards ouverts de reporting des coûts IA, peut-être une forme de mutualisation des référentiels de benchmarking entre acheteurs. Tant que nous restons des acheteurs isolés face à des vendeurs organisés, nous subissons. La levée de fonds de SAPIOM est un signal positif. Mais un signal n'est pas une stratégie.


*Propos recueillis par la rédaction de RiffLab Media. L'interlocuteur a souhaité conserver l'anonymat.*

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