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« Le vrai coût de l'IA propriétaire, c'est celui que vous ne voyez pas dans les slides »

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# « Le vrai coût de l'IA propriétaire, c'est celui que vous ne voyez pas dans les slides »

*En 2026, le marché de l'IA en entreprise s'est stabilisé autour d'un clivage net : d'un côté, les plateformes propriétaires américaines, omniprésentes dans les directions commerciales ; de l'autre, un écosystème souverain européen qui monte en puissance mais peine encore à s'imposer dans les comités de direction. Nous avons échangé avec un DSI d'une ETI industrielle française de taille intermédiaire, aujourd'hui en pleine migration vers des solutions souveraines. Il a accepté de nous parler franchement — à condition de rester anonyme.*


RiffLab Media : En 2026, les acteurs américains dominent encore largement le marché de l'IA en entreprise. Vous avez pourtant décidé de bifurquer. Qu'est-ce qui a déclenché cette décision ?

Honnêtement ? Une facture. Pas une facture astronomique — une facture normale, prévisible selon les grilles tarifaires qu'on nous avait présentées. Le problème, c'est que cette facture avait augmenté de manière significative en moins d'un an, sans que nos usages aient évolué de façon proportionnelle. Et quand j'ai demandé des explications à notre interlocuteur commercial, on m'a renvoyé vers des conditions générales modifiées unilatéralement. C'est là que j'ai compris que nous n'étions pas dans une relation fournisseur-client. Nous étions dans une relation de dépendance.

Ce qui m'a frappé, c'est que personne dans mon équipe ne s'en était alarmé. On avait intégré cette opacité comme une normalité. Les solutions propriétaires américaines sont très fortes pour ça : elles créent une zone de confort cognitive qui endort la vigilance des acheteurs.


RiffLab Media : Le discours dominant, côté éditeurs, c'est que leurs plateformes sont incomparables en termes de performance et que le ROI justifie le prix. Vous le contestez ?

Je le conteste radicalement — et je dis ça en ayant fait le travail analytique sérieusement, pas de manière idéologique. Le ROI que vous présentent les commerciaux de ces plateformes est calculé en isolant le coût de la licence et en le comparant à une productivité projetée. C'est un calcul propre, rassurant, et fondamentalement incomplet.

Il ne prend pas en compte le coût de l'intégration réelle, souvent sous-estimé d'un facteur deux ou trois. Il ne prend pas en compte le coût de la formation continue à des interfaces qui changent régulièrement. Il ne prend pas en compte le coût de la gouvernance des données : où vont vos données d'entraînement et de contexte ? Dans quelles conditions légales ? Avec quelles garanties RGPD effectives ? Et surtout, il ne prend pas en compte le coût de la sortie — ce que vous perdrez le jour où vous voudrez migrer, si tant est que ce soit encore possible.

Quand vous intégrez ces postes dans le calcul, le ROI des alternatives souveraines devient structurellement plus solide sur un horizon de trois à cinq ans.


RiffLab Media : Vous parlez de gouvernance des données. Mais vos homologues qui utilisent ces plateformes vous répondront qu'ils ont signé des DPA, des addendums RGPD, que les garanties contractuelles existent. Ce n'est pas suffisant ?

C'est la question qui dérange, et je l'apprécie. Non, ce n'est pas suffisant — et pas pour des raisons militantes. Pour des raisons juridiques concrètes.

Nous sommes en 2026. Le Cloud Act américain n'a pas disparu. Les décisions de la Cour de Justice de l'Union Européenne ont posé des jalons clairs sur les transferts de données hors UE. Les DPA que vous signez avec un acteur américain sont des engagements contractuels privés qui n'ont aucune valeur face à une injonction fédérale américaine. Votre fournisseur ne peut légalement pas vous protéger dans ce scénario, même s'il le voulait. C'est une réalité structurelle, pas un risque théorique.

J'ai des données de production, des données clients, des données métier sensibles qui transitent par ces systèmes d'IA. Le jour où un audit de conformité sérieux pose la question de la localisation et de la souveraineté effective de ces données, un addendum RGPD signé avec un éditeur californien ne me protégera pas.


RiffLab Media : Concrètement, vers quoi vous êtes-vous tourné ? Et est-ce que la performance était au rendez-vous, ou avez-vous dû faire des compromis ?

Je vais être honnête : la transition n'a pas été indolore. Il y a eu une phase d'adaptation, des frictions, des équipes qui ont regretté certaines automatisations auxquelles elles s'étaient habituées. C'est réel, et je ne veux pas le minimiser.

Nous avons opté pour une infrastructure hébergée en Europe, chez un opérateur cloud européen certifié, avec des modèles de langage open source que nous fineTunons en interne sur nos données métier. Ce choix nous donne quelque chose que je n'avais jamais eu avec les plateformes propriétaires : la capacité d'auditer ce qui se passe réellement. Je peux savoir exactement quelles données ont été utilisées, comment le modèle se comporte, où sont les biais. C'est une forme de transparence opérationnelle qui a une valeur business réelle — notamment pour nos clients grands comptes qui nous demandent de plus en plus de justifier notre chaîne de sous-traitance numérique.

Sur la performance pure, après six mois de fine-tuning sur nos cas d'usage spécifiques, nous avons atteint un niveau de pertinence supérieur à ce que nous avions avec la plateforme généraliste. Parce qu'un modèle entraîné sur notre vocabulaire métier, nos processus, notre documentation interne, bat un modèle généraliste sur nos tâches spécifiques. C'est de la logique, pas de la magie.


RiffLab Media : L'écosystème souverain européen reste fragmenté. Les éditeurs sont souvent plus petits, les garanties de pérennité moins évidentes. Comment vous gérez ce risque ?

C'est la vraie question, celle que tout DSI honnête doit se poser. Et je ne vais pas vous répondre que ce risque n'existe pas — il existe.

Mais retournons la question : est-ce que la pérennité d'un acteur américain dominant est une garantie réelle pour vous, en tant qu'entreprise européenne ? Sa pérennité est certaine. Votre capacité à influencer ses choix stratégiques, son pricing, ses priorités de développement — elle est nulle. Un grand acteur américain peut décider demain de discontinuer une offre, de la faire évoluer dans une direction qui ne correspond pas à vos besoins, de la rendre obligatoirement bundled avec d'autres services que vous ne voulez pas. Vous n'aurez aucun levier.

Avec un acteur européen de taille plus modeste, le risque de disparition existe — mais le risque de dépendance structurelle est infiniment plus faible. Et surtout, vous avez la possibilité d'agir : on peut construire des consortiums d'acheteurs, peser dans les choix de roadmap, contribuer à des projets open source qui assurent la continuité indépendamment de la survie d'un éditeur unique. C'est une autre façon de gérer le risque — active plutôt que passive.


RiffLab Media : Dernière question, la plus directe : est-ce que vous conseilleriez à vos pairs de franchir le pas maintenant, ou d'attendre que l'écosystème souverain soit plus mature ?

Attendre, c'est déjà un choix — et pas un choix neutre. Chaque mois que vous passez sur une plateforme propriétaire, c'est un mois de plus d'entraînement de vos équipes sur des interfaces que vous ne contrôlez pas, un mois de plus de données qui transitent dans des conditions que vous ne maîtrisez pas, un mois de plus de dépendance qui rend la migration plus coûteuse.

Mon conseil : ne pas attendre la maturité parfaite de l'écosystème souverain, mais commencer par cartographier sérieusement vos cas d'usage IA. Lesquels impliquent des données vraiment sensibles ? Lesquels sont génériques et peu risqués ? Vous n'avez pas à migrer tout d'un coup. Commencez par les cas d'usage critiques, expérimentez avec des solutions souveraines sur un périmètre défini, mesurez le ROI réel — pas celui des slides commerciales.

Ce que je sais avec certitude, c'est que dans trois ans, les DSI qui auront construit une infrastructure IA réellement souveraine seront en position de force. Les autres seront en train de négocier depuis une position de faiblesse avec des acteurs qui n'ont aucune raison de les ménager.


*Propos recueillis par la rédaction de RiffLab Media*

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