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Quantique : la France peut-elle vendre sa souveraineté avant de l'avoir construite ?

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# Quantique : la France peut-elle vendre sa souveraineté avant de l'avoir construite ?

*En 2026, la course quantique s'accélère. Les acteurs américains et asiatiques annoncent des jalons techniques à intervalles réguliers, et les startups françaises cherchent leur place dans un marché encore largement théorique. Nous avons interrogé un DSI d'une ETI industrielle française — présent depuis plusieurs années dans des groupes de travail sur la transformation technologique — pour démêler le réel du discours. Ses réponses sont tranchantes.*


On entend partout que le quantique est « l'opportunité souveraine » de la décennie pour l'Europe. Vous y croyez vraiment ?

Je crois à l'opportunité. Je ne crois pas au calendrier qu'on nous vend. Il y a un gouffre entre les annonces et ce qu'un DSI d'ETI peut concrètement budgéter aujourd'hui. Quand j'entends « opportunité souveraine », ma première question est : souveraine pour qui, et sur quel horizon ? Pour les labos, pour les startups deeptech qui lèvent des fonds — oui, c'est réel. Pour moi, qui dois arbitrer mes investissements IT sur 18 à 36 mois, c'est encore très largement du marketing institutionnel.

Ce qui m'intéresse, c'est de savoir si dans trois ans, j'aurai accès à des capacités quantiques via des opérateurs européens, sans passer par les infrastructures cloud des acteurs américains. Là, la réponse est floue. Et le flou, en matière de souveraineté, ça veut dire dépendance par défaut.


Justement, les acteurs américains investissent massivement dans le quantique. Faut-il y voir une menace ou simplement une réalité de marché ?

C'est une menace structurelle, et elle suit exactement le même schéma que ce qu'on a vécu avec le cloud. On laisse les acteurs dominants construire l'infrastructure, standardiser les interfaces, créer l'effet de réseau — et dans cinq ans, le quantique-as-a-service sera distribué via les mêmes hyperscalers auxquels on essaie déjà de s'arracher. Ce n'est pas une théorie : c'est le modèle économique qu'ils ont rodé.

Le quantique, c'est une opportunité de rupture technologique qui arrive à un moment où l'Europe a encore des cartes à jouer — des chercheurs, des startups sérieuses, des programmes publics. Mais une opportunité, ça se ferme. Si on attend que la technologie soit mature pour construire la souveraineté, elle sera déjà capturée. On refait l'histoire du cloud en accéléré.


Côté budgets, comment un DSI d'ETI doit-il aborder le quantique aujourd'hui ? Il y a un risque de se faire vendre du rêve très cher.

Le risque est réel et il est double. Premier risque : dépenser trop tôt sur des promesses qui ne se concrétiseront pas dans les délais annoncés. Deuxième risque, plus pernicieux : ne pas du tout budgéter la montée en compétence, et se retrouver en 2028 ou 2029 à devoir former ses équipes dans l'urgence, en achetant des formations et des accès à des plateformes qui seront majoritairement américaines ou chinoises.

Ma position aujourd'hui : je ne mets pas de budget opérationnel sur du quantique, mais je mets du budget sur la veille active et sur un ou deux pilotes exploratoires — via des partenariats avec des acteurs académiques ou des startups françaises. L'idée, c'est de construire une capacité d'absorption interne avant que le marché ne s'emballe. Si demain un opérateur européen propose un accès quantique cloud crédible, je veux que mes équipes soient prêtes à évaluer, pas à découvrir.


Vous parlez d'acteurs français. Mais concrètement, est-ce qu'il existe aujourd'hui une offre française ou européenne qui tient la comparaison ?

Il existe des acteurs sérieux. Je ne vais pas faire de catalogue, mais il y a en France des entreprises qui travaillent sur des architectures quantiques propriétaires, avec une vraie ambition industrielle et un ancrage dans l'écosystème de recherche publique. Ce n'est pas rien. Le problème, ce n'est pas l'existence de ces acteurs — c'est leur capacité à passer à une échelle commerciale avant que la fenêtre se referme.

Et là, la question budgétaire redevient centrale. Ces acteurs ont besoin de clients pilotes, pas seulement d'investisseurs. Or les DSI d'ETI, qui seraient des clients naturels pour des expérimentations ciblées — optimisation logistique, cryptographie post-quantique, simulation de risques —, sont trop souvent absents de la conversation. On laisse ça aux grandes entreprises du CAC, aux banques, aux défenseurs. Résultat : l'écosystème français se développe sans ancrage dans les besoins réels des entreprises de taille intermédiaire, qui représentent pourtant l'essentiel du tissu économique européen.


La cryptographie post-quantique, c'est un sujet qui devrait pourtant vous concerner directement en tant que DSI. Pourquoi ce n'est pas encore une priorité budgétaire ?

Parce que c'est un risque invisible. Mon RSSI me parle de cryptographie post-quantique depuis deux ans. Le problème, c'est que le risque — qu'un acteur dispose un jour d'un ordinateur quantique suffisamment puissant pour casser les chiffrements actuels — est difficile à traduire en menace budgétaire immédiate. Les directions financières ne provisionnent pas pour des menaces hypothétiques à horizon cinq ou dix ans.

Mais c'est une erreur. La stratégie « harvest now, decrypt later » — collecter des données chiffrées aujourd'hui pour les déchiffrer quand la puissance quantique sera disponible — est une menace documentée. Mes données contractuelles, mes secrets industriels, mes échanges avec des sous-traitants : si quelqu'un les collecte maintenant, la souveraineté de demain commence par la sécurisation d'aujourd'hui. C'est un argument que je dois porter différemment en interne — moins technique, plus stratégique.


Dernière question : est-ce que la souveraineté quantique européenne est un projet crédible, ou un récit politique qui sert surtout à légitimer des financements publics ?

Les deux ne sont pas incompatibles, et cette question mérite d'être posée sans naïveté. Oui, il y a une part de récit. Le mot « souveraineté » est devenu un label qui orne beaucoup de dossiers de financement depuis quelques années, et pas toujours avec une traduction concrète.

Mais sur le quantique, il y a quelque chose de structurellement différent : c'est l'une des rares technologies émergentes où l'Europe n'est pas encore en retard structurel. On a des équipes de recherche de niveau mondial, on a des programmes publics qui financent des acteurs sérieux, on a une prise de conscience politique qui, pour une fois, précède la domination du marché plutôt que de la constater après coup.

La vraie question n'est pas « est-ce crédible ? » — c'est « qui va payer pour que ça le devienne ? ». Les financements publics seuls ne suffisent pas. Il faut des entreprises européennes qui acceptent d'être clientes pilotes, qui prennent un risque calculé sur des acteurs locaux plutôt que d'attendre que l'acteur américain dominant propose un produit fini, packagé, facile à acheter — et impossible à quitter. Ce choix-là, il se fait maintenant, pas dans trois ans.


*Cet entretien a été réalisé dans le cadre d'un cycle de rencontres avec des responsables IT d'ETI européennes sur les enjeux technologiques à horizon 2030.*

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