« Hugging Face nous a rappelé que confier notre IA à une plateforme américaine, c'est jouer avec le feu »
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# « Hugging Face nous a rappelé que confier notre IA à une plateforme américaine, c'est jouer avec le feu »
*En 2026, la question de la sécurité des infrastructures IA n'est plus théorique. Le piratage de Hugging Face — plateforme américaine de référence pour les modèles open source — a exposé des milliers d'organisations, dont plusieurs entreprises européennes, à des compromissions de tokens d'accès et potentiellement de modèles fine-tunés. Nous avons interrogé le DSI d'une ETI industrielle française qui a dû, dans l'urgence, revoir toute son architecture IA. Ses réponses dérangent. C'est voulu.*
RiffLab : Quand vous avez appris la compromission de Hugging Face, votre première réaction a été technique ou politique ?
Franchement ? Les deux simultanément, et c'est ça qui m'a frappé. Techniquement, on a dû auditer en urgence tous nos tokens d'accès, vérifier l'intégrité des modèles qu'on avait chargés depuis leurs dépôts. Mais politiquement — et je pèse le mot — j'ai réalisé que notre stack IA qu'on qualifiait fièrement d'« open source et souveraine » reposait en réalité sur une infrastructure de stockage et d'authentification 100 % américaine, soumise au droit américain, hébergée sur des serveurs américains. On avait le modèle ouvert. On n'avait pas la maîtrise. C'est une distinction que beaucoup de DSI ne font pas encore, et c'est une erreur qui peut coûter très cher.
RiffLab : Ce piratage a révélé quelque chose de structurel, ou c'est un incident isolé qu'on instrumentalise ?
Ceux qui crient à l'instrumentalisation sont souvent ceux qui ont le plus à perdre à ce qu'on regarde la situation en face. Ce que cet incident a rendu visible, c'est une dépendance architecturale qu'on avait tous acceptée sans l'avoir vraiment choisie. Hugging Face s'est imposée comme *the* plateforme de distribution de modèles IA — y compris des modèles qu'on considère comme des biens communs européens. Des travaux de recherche financés en partie par de l'argent public européen se retrouvent distribués via une infrastructure privée américaine, sur laquelle on n'a aucun droit de regard en cas d'incident, aucune obligation contractuelle de notification dans les délais RGPD, aucune garantie de localisation des données d'usage. Ce n'est pas un bug. C'est un design.
RiffLab : Mais Hugging Face est souvent présenté comme « l'allié de l'open source », presque comme un contre-pouvoir aux GAFAM. Vous contestez cette image ?
Oui, et sans hésiter. Le discours « open source donc neutre » est l'un des angles morts les plus dangereux de notre industrie en ce moment. Un modèle peut être open source dans ses poids et fermé dans son infrastructure de distribution. Ce sont deux couches complètement différentes. Quand vous téléchargez un modèle depuis Hugging Face, vous interagissez avec leur CDN, leur système d'authentification, leur pipeline de versioning. Tout ça, c'est propriétaire, américain, et potentiellement compromis — comme on l'a vu. L'open source ne rachète pas une dépendance d'infrastructure. Et une entreprise américaine qui lève des fonds à San Francisco n'a pas les mêmes intérêts stratégiques que l'écosystème industriel européen, même si elle communique très bien sur les valeurs de partage.
RiffLab : Très bien, mais concrètement : qu'est-ce qu'une ETI européenne est censée faire ? Héberger elle-même un registre de modèles ? C'est irréaliste pour 90 % des entreprises.
Attention, je ne dis pas que chaque ETI doit devenir son propre fournisseur d'infrastructure IA — ce serait absurde. Ce que je dis, c'est que la question de *qui héberge quoi* doit entrer dans la gouvernance du SI au même titre qu'un choix d'ERP ou de cloud souverain. On ne demande pas à une ETI de construire son propre datacenter ; on lui demande de ne pas signer les yeux fermés avec le premier acteur qui offre une bonne expérience développeur. Et aujourd'hui, des alternatives existent. Des registres privés compatibles avec les formats standards peuvent être déployés sur des infrastructures européennes certifiées. Des initiatives comme celles portées par des acteurs du cloud souverain européen commencent à proposer des dépôts de modèles avec des garanties contractuelles alignées sur le droit européen. Ce n'est pas encore aussi fluide que Hugging Face. Mais « moins fluide » et « irréaliste » sont deux choses très différentes.
RiffLab : Le vrai verrou, n'est-il pas dans les formats et les standards ? Si les modèles européens adoptent des formats propriétaires américains, l'hébergeur change mais la dépendance reste.
C'est la question la plus importante que vous me posiez, et elle est très peu posée dans les cercles tech en France. Oui, la dépendance de format est réelle. Si votre pipeline de déploiement est entièrement construit autour de conventions et d'API définies par un acteur privé américain — même habillées en « standard de fait » — vous avez simplement déplacé la dépendance. On a vécu ça avec les formats bureautiques dans les années 2000. On est en train de le reproduire avec les formats de sérialisation de modèles, les interfaces d'inférence, les schémas de metadata. L'enjeu pour les acteurs européens — industriels, académiques, institutionnels — c'est de peser dans la standardisation, pas d'être de simples consommateurs de standards définis ailleurs. C'est un travail long, ingrat, peu visible. Mais c'est là que se joue la vraie souveraineté.
RiffLab : Après cet incident, qu'avez-vous changé dans votre propre organisation ? Et qu'est-ce que vous n'avez pas encore réussi à changer ?
Ce qu'on a changé : on a systématisé la vérification cryptographique des modèles avant tout déploiement, on a rapatrié notre registre interne sur une infrastructure dont on maîtrise contractuellement la localisation et les conditions d'accès aux logs, et on a revu nos processus de rotation de credentials pour tout ce qui touche aux composants IA — ce qui n'était pas fait de façon rigoureuse, soyons honnêtes. Ce qu'on n'a pas encore réussi à changer ? La culture. Mes équipes de data science continuent de raisonner en termes de performance de modèle et de rapidité de mise en production. La question « quelle est la juridiction de cette dépendance ?» n'est pas encore un réflexe naturel. Et tant que la sécurité et la souveraineté ne seront pas des critères aussi instinctifs que la précision d'un modèle, on restera vulnérables — quelle que soit la qualité de notre infrastructure. C'est un problème de formation, de gouvernance, et franchement aussi de leadership au niveau européen pour que ces exigences deviennent normatives et non optionnelles.
*L'interview a été réalisée dans le cadre d'un cycle de reportages sur la sécurité des infrastructures IA en Europe. L'expert interrogé a souhaité conserver l'anonymat pour des raisons liées à des procédures de sécurité toujours en cours dans son organisation.*
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