105 milliards de raisons d'arrêter de dépendre de l'IA américaine
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# 105 milliards de raisons d'arrêter de dépendre de l'IA américaine
*En 2026, OpenAI a annoncé un plan d'investissement de 105 milliards de dollars sur le sol américain — infrastructures, calcul, recherche. Un signal que beaucoup d'équipes IT européennes ont lu comme une nouvelle prouesse technologique. Un DSI d'une ETI industrielle française, qui gère un SI de plusieurs centaines de postes depuis plus de quinze ans, préfère y lire autre chose. Entretien.*
Quand vous avez vu passer l'annonce des 105 milliards d'OpenAI, quelle a été votre première réaction — en tant que DSI, pas en tant qu'observateur technologique ?
Ma première réaction a été pragmatique : quelqu'un va payer pour ça. Pas OpenAI seul, évidemment. Ce niveau d'investissement, c'est de la dette, des partenaires, des actionnaires qui attendent un retour. Et ce retour, il viendra en grande partie des entreprises européennes qui utilisent leurs services. Chaque appel d'API, chaque licence, chaque intégration dans nos outils de productivité — c'est nous qui finançons indirectement cette infrastructure qui reste, elle, sur le sol américain. Physiquement, juridiquement, stratégiquement américaine.
Ce qui m'a frappé ensuite, c'est la nature de l'investissement : il est massivement orienté vers les infrastructures de calcul aux États-Unis. On parle de data centers, de puces, de réseaux. Ce n'est pas un investissement qui rapproche la capacité de traitement de nos données de l'Europe. C'est exactement l'inverse. La concentration augmente, pas la distribution.
Concrètement, dans votre quotidien de DSI, comment cette dynamique se traduit-elle sur vos outils de productivité IT ?
La problème s'est installé progressivement, sans qu'on le décide vraiment. Il y a deux ans, on a commencé à utiliser des assistants IA intégrés dans nos outils de ticketing, de documentation interne, de gestion de code. Des briques qui semblaient anodines. Aujourd'hui, si je regarde honnêtement mon SI, une partie non négligeable de nos flux de travail IT quotidiens — résolution d'incidents, rédaction de runbooks, analyse de logs — passe par des modèles dont je ne maîtrise ni le lieu d'hébergement, ni les conditions exactes d'entraînement futur, ni la politique tarifaire à douze mois.
L'annonce des 105 milliards change l'équation pour une raison simple : quand un acteur investit à ce niveau, il ne le fait pas pour stagner. Il le fait pour consolider une position dominante et monétiser plus intensément. Pour moi, ça veut dire que la pression sur les prix de sortie — les tarifs d'accès à l'API, les coûts d'intégration — va augmenter à mesure que la dépendance des entreprises s'approfondit. On n'en est pas encore là, mais la trajectoire est lisible.
Est-ce que la souveraineté numérique reste un argument audible auprès de votre direction générale, ou c'est perçu comme un sujet IT sans impact business ?
Ça a changé. Pas à cause de grands discours, mais à cause d'événements concrets. Les révisions contractuelles unilatérales que certains de nos fournisseurs américains ont pratiquées ces dernières années ont rendu la conversation beaucoup plus facile. Quand la direction financière voit qu'un outil dont l'équipe dépend peut voir ses conditions changer sans préavis réel, elle comprend mieux ce que signifie "risque de dépendance".
Aujourd'hui, quand je parle de souveraineté à ma direction, je traduis systématiquement en termes de continuité opérationnelle et de prévisibilité des coûts. Est-ce qu'on peut fonctionner si cet acteur change ses conditions demain matin ? Est-ce qu'on sait où vont nos données quand on interroge ce modèle ? Ces questions-là, elles ont maintenant un écho concret dans les COMEX européens. L'investissement massif d'OpenAI aux États-Unis, paradoxalement, aide à rendre le sujet tangible : ça montre que le centre de gravité de cette technologie n'est pas en train de se rapprocher de nous.
Quelles alternatives européennes sont réellement opérationnelles pour les équipes IT — sans tomber dans la liste de vœux pieux ?
Je vais être précis sur ce que j'entends par "opérationnel" : ça doit s'intégrer dans les flux existants, ça doit être documenté, et ça doit pouvoir être déployé par une équipe IT de taille raisonnable sans six mois de consulting.
Sur les modèles de langage, l'écosystème européen a progressé. Des modèles open weights de qualité sérieuse sont accessibles, hébergeables sur des infrastructures européennes certifiées. Ce n'est pas encore la parité fonctionnelle sur tous les cas d'usage, soyons honnêtes — notamment sur les tâches de raisonnement complexe. Mais pour les usages IT les plus courants — génération de documentation, aide à la résolution d'incidents, analyse de configurations — le niveau est suffisant.
Ce qui manque encore, c'est moins la technologie que l'intégration. Les outils de productivité IT qui exposent des connecteurs natifs vers ces alternatives souveraines sont encore rares. On doit souvent construire ces ponts nous-mêmes, ce qui a un coût en temps d'ingénierie. C'est un vrai frein pour les ETI qui n'ont pas d'équipe plateforme dédiée.
Comment structurez-vous concrètement la migration de vos équipes IT vers ces alternatives, sans désorganiser la productivité en cours de route ?
On a adopté une approche par cas d'usage, pas par outil. On ne dit pas "on remplace l'acteur américain X par l'acteur européen Y". On dit : pour ce cas d'usage précis, est-ce qu'une solution souveraine est techniquement suffisante aujourd'hui ? Si oui, on bascule. Si non, on documente le gap et on fixe un horizon de réévaluation.
Concrètement, on a commencé par les usages où la donnée traitée est la plus sensible : logs applicatifs contenant des informations clients, documentation technique interne, communications entre équipes. C'est là que le risque de dépendance est le plus coûteux si quelque chose déraille. Sur ces sujets, on a basculé vers des solutions hébergées en Europe, avec contrats de droit européen. Sur les usages plus périphériques — aide à la rédaction de contenu marketing IT, par exemple — on est moins pressés.
Le vrai travail, c'est de maintenir une cartographie vivante. Savoir à tout moment quels flux de données passent par quels acteurs, sous quelles conditions. C'est un travail d'hygiène du SI qui devrait exister indépendamment de la question IA, d'ailleurs.
Un investissement de cette magnitude aux États-Unis, est-ce que ça accélère aussi le risque de voir des acteurs européens rachetés ou marginalisés avant d'avoir atteint la masse critique ?
C'est la question que personne ne veut poser trop fort, mais elle est centrale. Quand on regarde l'histoire récente du cloud européen, on a des exemples de ce que la concentration des capitaux américains peut produire : des acteurs locaux solides techniquement qui finissent absorbés, repositionnés ou asphyxiés par des offres bundlées que leurs clients n'avaient pas demandées mais qui arrivent intégrées dans des suites déjà en place.
L'IA n'est pas différente. Un acteur américain qui investit 105 milliards a les moyens de proposer ses capacités IA à coût marginal apparent très bas pendant plusieurs années — le temps de créer une dépendance structurelle. Les acteurs européens qui construisent sur du capital plus contraint ne peuvent pas tenir cette guerre de prix. Ce qu'ils peuvent faire, c'est s'appuyer sur des clients européens qui ont compris qu'acheter européen aujourd'hui, c'est maintenir un écosystème concurrent qui existe encore demain. C'est un argument économique, pas sentimental.
En tant que DSI, quand j'ai le choix entre deux solutions techniquement comparables, je vote avec mon budget pour l'écosystème que je veux voir survivre. C'est peut-être la décision la plus stratégique qu'on puisse prendre à notre échelle.
*Entretien réalisé avec un DSI d'une ETI industrielle française. Les positions exprimées reflètent son analyse personnelle.*
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