« Quand un État nationalise, les hyperscalers américains y voient une occasion de se rendre indispensables »
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# « Quand un État nationalise, les hyperscalers américains y voient une occasion de se rendre indispensables »
*En 2026, plusieurs gouvernements européens ont engagé ou accéléré des processus de nationalisation partielle dans des secteurs stratégiques — énergie, transport, télécommunications. Pour les DSI des entreprises concernées ou de leurs sous-traitants, ce contexte crée une instabilité profonde. Mais aussi, selon notre interlocuteur — DSI d'une ETI industrielle européenne active dans plusieurs pays —, une opportunité rare de remettre à plat des dépendances IT que personne n'osait questionner. Entretien sans concessions.*
RiffLab Media : On parle beaucoup de souveraineté politique et industrielle en ce moment. Mais concrètement, qu'est-ce qu'une vague de nationalisation change pour un DSI ?
Tout change, et rien ne change — c'est là le problème. Tout change parce que la structure capitalistique de l'entreprise se transforme, que de nouveaux acteurs publics entrent au capital, qu'on vous demande soudainement de rendre des comptes sur vos fournisseurs IT comme jamais auparavant. Les questions de résilience, de traçabilité des données, de localisation des infrastructures remontent brutalement dans les comités de direction.
Mais rien ne change, parce que dans les faits, vos contrats pluriannuels avec les acteurs américains sont là, signés, reconduits tacitement, et personne n'a envie d'ouvrir ce dossier. J'ai vécu ça directement. Le jour où l'État est entré dans notre capital à hauteur significative, le premier réflexe de la direction générale a été de demander un audit IT. Et l'audit a révélé une dépendance massive à un acteur américain dominant pour nos outils de collaboration, notre CRM et une partie de notre infrastructure cloud. Personne n'était vraiment surpris. Mais là, ça devenait politiquement intenable.
RiffLab Media : « Politiquement intenable » — vous voulez dire que l'État actionnaire a imposé des exigences de souveraineté numérique ?
Pas directement, pas avec ce vocabulaire. Ce qui s'est passé, c'est plus subtil et franchement plus intéressant à analyser. Les représentants publics au conseil ont commencé à poser des questions sur la localisation des données, sur les clauses de résiliation, sur les mécanismes de transfert vers des tiers en cas de défaillance d'un fournisseur. Des questions légitimes, que nos propres actionnaires privés n'avaient jamais posées.
Mais voici la perversité du système : à partir du moment où ces questions émergent, les acteurs américains dominants ont une réponse toute prête. Ils ont des offres « secteur public », des certifications cloud présentées comme des gages de conformité, des roadmaps souveraineté qu'ils vendent très bien. Et là, si vous n'êtes pas vigilant, vous vous retrouvez à signer un nouveau contrat encore plus profond avec le même acteur américain, juste emballé différemment. La nationalisation devient un vecteur de renforcement de la dépendance, pas de son réduction.
RiffLab Media : C'est un constat sévère. Vous dites que les hyperscalers profitent des nationalisations ?
Je dis qu'ils s'y préparent mieux que nous. Ce n'est pas un complot, c'est du business. Un grand acteur américain dispose d'équipes commerciales dédiées aux comptes « infrastructure critique » et aux entreprises à participation publique. Leur argumentaire est rodé : conformité réglementaire, certifications reconnues, continuité de service garantie. Face à ça, qu'est-ce qu'on oppose ?
Le vrai problème budgétaire, c'est que la pression politique crée de l'urgence, et l'urgence coûte cher. Quand votre direction vous dit « il nous faut une solution souveraine pour le prochain conseil d'administration », vous n'avez pas dix-huit mois pour faire une migration propre. Vous prenez la solution la plus visible, la plus certifiée, celle qui a le meilleur service commercial. Et souvent, cette solution, c'est encore un acteur américain qui a simplement ouvert un datacenter en Europe et collé un tampon « cloud de confiance » dessus.
RiffLab Media : Sur le plan budgétaire justement — nationalisation rime-t-elle avec hausse des coûts IT ?
Inévitablement, dans un premier temps. Et c'est un angle que personne ne veut aborder publiquement parce que ça fragilise le discours politique. Mais les chiffres sont là dans nos comptes. Quand vous engagez une démarche de révision de vos contrats IT sous contrainte de temps, vous négociez mal. Les acteurs dominants le savent. Les fenêtres de renégociation sont courtes, les alternatives crédibles sont peu nombreuses, et le coût du changement — migration, formation, intégration — est réel et immédiat.
J'ai une conviction : la souveraineté numérique a un coût à court terme. Mais l'absence de souveraineté a un coût à long terme bien plus élevé, et il est moins visible dans les tableaux de bord. Le risque tarifaire des acteurs américains — leur capacité à ajuster leurs prix une fois que vous êtes captifs — n'apparaît dans aucune ligne budgétaire tant qu'il ne s'est pas matérialisé. Et quand il se matérialise, c'est trop tard pour pivoter rapidement.
RiffLab Media : Est-ce qu'il existe des acteurs européens capables de répondre à ces besoins dans un contexte de nationalisation et de montée en criticité des systèmes ?
Oui, mais il faut être honnête sur les conditions. Il existe des acteurs européens sérieux sur des segments précis — gestion documentaire, infrastructure cloud, outils métiers verticaux. Certains ont fait des progrès réels en termes de maturité et de capacité à adresser des comptes complexes.
Mais je vais vous dire ce qui bloque réellement : ce n'est pas la compétence technique, c'est la perception du risque. Un DSI qui choisit un acteur européen moins connu prend un risque personnel visible. Si ça se passe mal, il est responsable d'avoir fait un choix « exotique ». S'il choisit l'acteur américain dominant et que ça se passe mal, c'est la faute au fournisseur dominant — personne ne licencie un DSI pour avoir choisi le leader du marché. Ce biais cognitif est massif et sous-estimé. Il structure toutes nos décisions d'achat IT, et aucun discours souverainiste ne le démontera sans changer les incitations.
RiffLab Media : Alors quel levier actionner concrètement ? Qu'est-ce qui pourrait changer la donne pour les DSI qui veulent sortir de cette logique ?
Trois choses, dans l'ordre.
Premièrement, le contrat avant le produit. Avant de choisir une solution, lire les clauses de réversibilité, de portabilité des données, de résiliation anticipée. Pas les résumés commerciaux — les contrats. La souveraineté se joue d'abord dans les termes juridiques, pas dans les demos produit.
Deuxièmement, sortir de l'urgence. Les nationalisations créent de la pression, mais un DSI doit convaincre sa direction que les migrations IT ne peuvent pas se faire en trois mois. Bâtir un plan sur dix-huit à trente-six mois, documenté, avec des jalons mesurables — c'est le seul moyen de ne pas subir le pricing d'urgence des acteurs dominants.
Troisièmement — et c'est le plus difficile politiquement — exiger la même rigueur contractuelle et technique vis-à-vis des offres estampillées « cloud de confiance » qu'on impose aux autres. Une certification ne remplace pas une analyse de dépendance. Certains acteurs américains ont bien compris que le label « souverain » était une nouvelle case à cocher dans les appels d'offres publics. Cette case, ils savent la cocher. Notre travail, c'est de ne pas nous arrêter à la case.
*Cette interview est une reconstitution journalistique basée sur des tendances documentées du marché IT européen en 2026. L'interlocuteur est un personnage composite fictif.*
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