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Quand Meta dépasse Google en pub : ce que la concentration US dit de notre dépendance numérique

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# Quand Meta dépasse Google en pub : ce que la concentration US dit de notre dépendance numérique

Pendant des années, Google a régné sans partage sur la publicité digitale mondiale. Ce n'est plus tout à fait le cas. En 2025, Meta a franchi un seuil symbolique en captant une part des dépenses publicitaires digitales mondiales supérieure à celle de Google Search. Ce n'est pas une anecdote de marché. C'est le signal d'une reconfiguration profonde de l'écosystème sur lequel des milliers de PME et ETI européennes ont construit leur acquisition client.

Pour un DSI ou un CTO, la question n'est pas de savoir qui gagne la bataille entre Menlo Park et Mountain View. La question est : dans quel état de dépendance se trouvent nos organisations vis-à-vis d'acteurs sur lesquels nous n'avons aucune prise ?


Ce qui s'est passé, et pourquoi ça compte

Le basculement ne s'est pas produit du jour au lendemain. Meta a méthodiquement restructuré son modèle publicitaire après la secousse de 2022, lorsque les changements de politique de confidentialité d'Apple sur iOS avaient brutalement réduit la précision de son ciblage. La réponse de Zuckerberg a été d'investir massivement dans l'IA pour reconstruire des capacités de ciblage qui ne dépendent plus des données tierces — et dans les formats Reels, qui ont capté une attention que YouTube et TikTok se disputaient.

Résultat : les annonceurs sont revenus, parfois avec des budgets encore plus importants qu'avant, séduits par des outils d'automatisation publicitaire que beaucoup d'équipes marketing de PME trouvent plus accessibles que ceux de Google.

Google, de son côté, souffre d'une érosion structurelle. La recherche conversationnelle, portée par des outils comme ChatGPT ou Perplexity, grignote le volume de requêtes traditionnelles. Les utilisateurs jeunes ne « googlisent » plus systématiquement : ils demandent directement à un assistant. Ce n'est pas une catastrophe pour Alphabet — l'entreprise reste colossale et a ses propres réponses à l'IA — mais la dynamique de croissance a changé.

Ce que ce croisement des courbes révèle, c'est donc moins un triomphe de Meta qu'une concentration croissante du pouvoir dans les mains de deux acteurs privés américains, dont les décisions stratégiques, réglementaires ou simplement commerciales peuvent, du jour au lendemain, reconfigurer les règles du jeu.


Ce que ça change concrètement pour vos équipes

Si vous êtes DSI ou CTO d'une PME ou ETI en Europe, vous n'achetez peut-être pas vous-même de la publicité digitale. Mais vous gérez l'infrastructure, les données, et souvent vous avez votre mot à dire sur les outils que le marketing utilise — ou devriez l'avoir.

La donnée client circule d'une façon que beaucoup d'organisations ne maîtrisent pas vraiment. Quand une équipe marketing connecte son CRM à Meta Ads ou à Google Ads via des pixels, des API de conversion ou des audiences personnalisées, elle transfère des données comportementales vers des serveurs américains. Le RGPD encadre cela, les mécanismes de transfert existent — mais le niveau de compréhension réel de ces flux dans les équipes IT de PME reste souvent insuffisant. L'accélération de l'IA publicitaire côté Meta et Google complexifie encore ces flux : les modèles d'optimisation automatique consomment des données dont la traçabilité devient opaque.

La dépendance aux plateformes crée une fragilité opérationnelle sous-estimée. Qu'arrive-t-il à une entreprise dont 80% de l'acquisition client repose sur Meta Ads quand Meta décide de modifier ses algorithmes, ses politiques de contenu, ou simplement ses tarifs ? Ce scénario n'est pas théorique — il s'est produit à plusieurs reprises ces dernières années, et à chaque fois des entreprises ont vu leurs coûts d'acquisition doubler ou leurs comptes suspendus sans recours réel. La concentration accrue renforce ce risque : moins il y a d'acteurs dominants, moins les annonceurs ont de levier de négociation.

Le contexte géopolitique ajoute une couche de risque que l'on ne peut plus ignorer. En 2026, les relations transatlantiques en matière numérique restent sous tension. Le Privacy Shield a été remplacé, le cadre a été stabilisé, mais sa solidité juridique à long terme fait toujours débat. Des voix au Congrès américain ont évoqué des restrictions sur les données des utilisateurs européens dans certains contextes. On n'est pas dans la catastrophe, mais on n'est plus dans la naïveté des années 2010 où ces questions semblaient purement théoriques.


Ce que ça révèle sur notre rapport à la souveraineté numérique

Le mot souveraineté est devenu une valise dans laquelle on met beaucoup de choses, parfois pour éviter de poser les vraies questions. Ici, posons-les directement.

La souveraineté numérique n'est pas une idéologie : c'est une question de résilience opérationnelle et de capacité à maintenir le contrôle sur des actifs stratégiques. Quand une PME confie l'essentiel de sa relation client à deux plateformes américaines — pour la publicité, mais aussi pour le CRM, l'email marketing, l'analytique — elle crée une dépendance qui n'est pas sans rappeler la dépendance énergétique que l'Europe a mis des décennies à reconnaître comme un problème.

Cela ne signifie pas qu'il faille fuir ces plateformes. Meta Ads et Google Ads sont des outils puissants, et pour de nombreuses PME ils restent difficiles à contourner complètement pour toucher certains publics. Mais il y a une différence entre *utiliser* un outil et *s'y soumettre*.

L'Union Européenne a produit ces dernières années un corpus réglementaire important — RGPD, DSA, DMA — qui tente de rééquilibrer ce rapport de force. Le Digital Markets Act impose théoriquement aux « gatekeepers » désignés une série d'obligations d'interopérabilité et de non-discrimination. En pratique, l'application reste laborieuse, les procédures longues, et les PME ne disposent ni des ressources juridiques ni du poids politique pour en bénéficier directement dans l'immédiat.

Du côté des alternatives européennes, le paysage reste fragmenté. Des acteurs comme Xandr (désormais dans l'orbite de Microsoft, donc toujours américain, nuançons) ou des réseaux publicitaires européens indépendants existent, mais leur couverture et leurs capacités de ciblage restent sans commune mesure avec les duopolistes. Piano, société européenne spécialisée dans l'analytique et la monétisation de données first-party, représente un exemple d'infrastructure sur laquelle des médias et des marques peuvent s'appuyer pour réduire leur dépendance aux données tierces. Ce n'est pas une solution universelle, mais c'est le type d'acteur qu'il vaut la peine d'avoir dans son radar.


Des pistes de réflexion, pas des recettes

Si j'étais de l'autre côté de la table et que vous me posiez la question autour d'un café, voici ce que je dirais.

Commencez par une cartographie honnête. Pas un audit théorique : listez concrètement quels outils marketing de votre organisation envoient des données vers des tiers, vers quels serveurs, et sous quelle base légale. Beaucoup de DSI de PME que je connais auraient du mal à répondre précisément à cette question aujourd'hui. C'est le point de départ avant toute décision stratégique.

Posez la question de la donnée first-party sérieusement. La tendance de fond — au-delà de la guerre Meta/Google — c'est la fin progressive des cookies tiers et le retour en grâce de la donnée propriétaire. Les organisations qui ont investi dans la qualité de leur base de contacts, dans leur capacité à animer une communauté propre (newsletter, communauté en ligne, programme de fidélité) sont structurellement moins exposées aux aléas des plateformes. C'est un investissement long, mais c'est une forme de résilience réelle.

Intégrez le marketing dans les discussions de gouvernance IT. C'est peut-être le conseil le plus difficile à mettre en œuvre culturellement, mais c'est le plus important. La décision de connecter un CRM à Meta via une API de conversion n'est pas qu'une décision marketing — c'est une décision de flux de données avec des implications RGPD, sécurité et souveraineté. Les DSI et CTO qui ont réussi à s'imposer comme partenaires stratégiques du marketing sur ces questions ont créé une vraie valeur pour leur organisation.

Ne confondez pas diversification et dispersion. La réponse à la concentration des plateformes n'est pas de tout tester partout. Une PME qui répartit ses budgets sur dix canaux sans maîtriser aucun d'entre eux ne gagne pas en résilience — elle gagne en complexité. La diversification intelligente, c'est identifier deux ou trois canaux que vous maîtrisez vraiment, dont au moins un que vous contrôlez en propre.


Pour conclure — et ouvrir le débat

Le fait que Meta dépasse Google en publicité digitale n'est pas, en soi, une catastrophe pour les entreprises européennes. C'est un signal parmi d'autres d'une tendance plus profonde : la concentration croissante du pouvoir numérique dans les mains d'un nombre toujours plus restreint d'acteurs américains, dans un contexte géopolitique qui rend cette dépendance de plus en plus inconfortable.

La vraie question n'est pas technologique. Elle est stratégique et presque philosophique : jusqu'à quel point une organisation est-elle prête à sous-traiter des fonctions critiques — acquisition client, données comportementales, relation utilisateur — à des entités sur lesquelles elle n'a aucun contrôle et peu de recours ?

Certains DSI que je connais répondent que c'est inévitable, que les alternatives manquent de maturité, et qu'ils ont d'autres batailles à mener. Ce n'est pas une mauvaise réponse. D'autres commencent à construire patiemment une infrastructure plus diversifiée, pas par idéologie, mais parce qu'ils ont vécu une ou deux fois le moment où une plateforme change ses règles du jeu et que vous réalisez que vous n'avez rien à dire.

Les deux positions méritent d'être débattues. Ce qui ne mérite pas débat, c'est l'ignorance de la question.

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