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« Un brevet, c'est une frontière. L'Europe doit apprendre à en construire. »

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# « Un brevet, c'est une frontière. L'Europe doit apprendre à en construire. »

*La levée de fonds de Lightbringer — 8,6 millions d'euros pour défendre et monétiser des actifs technologiques européens — a fait peu de bruit dans la presse généraliste. Elle en dit pourtant beaucoup sur un changement de posture industrielle en cours sur le Vieux Continent. Nous avons rencontré un DSI d'une ETI industrielle française, passé par plusieurs cycles de négociation avec des éditeurs américains. Il parle librement, sans langue de bois.*


RiffLab : Quand vous avez vu passer l'annonce Lightbringer, quelle a été votre première réaction ?

Ma première réaction, honnêtement ? Du soulagement, mélangé à une forme de scepticisme. Du soulagement parce que ça signifie qu'il existe enfin des acteurs européens qui comprennent que la technologie ne se protège pas seulement avec du code ou des équipes commerciales — elle se protège aussi avec du droit. Et du scepticisme parce que nous avons accumulé tellement de retard dans cette discipline que quelques millions d'euros ne suffiront pas à inverser la tendance seuls.

Ce qui m'a frappé, c'est l'angle choisi : faire des brevets un outil offensif, pas seulement défensif. C'est une bascule mentale importante. Pendant des années, les entreprises européennes ont déposé des brevets pour « se protéger ». Les acteurs américains, eux, ont compris depuis longtemps que les brevets sont aussi une arme de négociation, de verrouillage de marché, parfois de prédation. Lightbringer semble vouloir jouer dans cette cour-là. Il était temps.


RiffLab : Concrètement, dans votre quotidien de DSI, comment se matérialise cette asymétrie brevet entre acteurs européens et américains ?

Je vais vous donner un exemple très concret, sans citer d'acteur spécifique pour ne pas me retrouver en procès moi-même. Lors d'une renégociation de contrat avec un éditeur américain dominant, il y a deux ans, nous avons essayé de faire valoir que certaines fonctionnalités intégrées dans leur suite ressemblaient étrangement à des développements que nous avions co-construits dans le cadre d'un partenariat antérieur. Leur réponse a été immédiate : leur cabinet juridique a sorti un portefeuille de brevets US couvrant des concepts suffisamment larges pour rendre toute contestation risquée et coûteuse.

Nous n'avions rien de comparable à opposer. Aucun brevet, aucun actif documenté, aucune structure pour mener ce type de combat. Résultat : nous avons signé. C'est ça, la réalité du terrain. La dépendance technologique ne commence pas au moment où vous payez votre facture cloud. Elle commence au moment où vous n'avez aucun levier juridique face à votre fournisseur.


RiffLab : Est-ce que les PME et ETI européennes ont les moyens de s'intéresser à ce sujet, ou c'est réservé aux grands groupes ?

C'est la question centrale, et je pense que Lightbringer tente d'y répondre — en tout cas c'est ce que je comprends de leur modèle. L'idée, si j'ai bien saisi, c'est de mutualiser l'expertise et les coûts autour de la valorisation des brevets pour des entreprises qui n'ont pas en interne les ressources d'un département propriété intellectuelle digne de ce nom.

Parce que la réalité, c'est que dans une ETI de taille intermédiaire, le sujet brevet est soit totalement absent, soit géré par un avocat externe consulté une fois par an. Personne ne fait de veille structurée, personne ne cartographie les actifs immatériels. On fabrique de la valeur intellectuelle tous les jours — des algorithmes, des procédés, des méthodes — et on la laisse filer sans la formaliser.

Si Lightbringer peut apporter une couche de structure à ça, d'agrégation des actifs dispersés dans le tissu industriel européen, alors oui, ça dépasse largement le stade de l'anecdote financière. C'est un service d'infrastructure de souveraineté.


RiffLab : Vous utilisez le mot « souveraineté ». Il est galvaudé. Qu'est-ce qu'il signifie pour vous dans ce contexte précis ?

Je l'entends. Le mot est devenu un fourre-tout politique. Mais dans le contexte de la propriété intellectuelle, il a un sens très opérationnel pour moi.

La souveraineté technologique, c'est la capacité à dire non. À ne pas signer un contrat parce qu'on n'a pas d'alternative. À contester une pratique parce qu'on a des arguments juridiques à opposer. À ne pas subir une augmentation tarifaire unilatérale parce qu'on est captif d'un écosystème dont on ne détient aucun des verrous.

Les brevets sont l'un de ces verrous. Ils ne sont pas suffisants seuls — il faut aussi des alternatives logicielles viables, des infrastructures indépendantes, de la compétence interne. Mais sans cette dimension juridique et patrimoniale, tout le reste reste fragile. Vous pouvez avoir la meilleure alternative open source du monde : si votre concurrent américain détient un brevet sur un concept adjacent et qu'il choisit de l'activer, vous passez des années en procédure.

Donc pour moi, Lightbringer travaille sur un maillon de la chaîne. Un maillon souvent ignoré. C'est pour ça que je suis attentif.


RiffLab : Quel signal cela envoie-t-il aux autres acteurs de l'écosystème européen, au-delà de Lightbringer elle-même ?

Il envoie au moins deux signaux. Le premier, c'est qu'il existe un marché pour ce type de service en Europe. Ce n'est pas anodin : des investisseurs ont accepté de mettre 8,6 millions d'euros sur la table pour parier que des entreprises européennes sont prêtes à payer pour défendre leurs actifs. C'est un vote de confiance dans une montée en maturité du tissu industriel européen sur ce sujet.

Le second signal est plus structurel. Il dit que l'Europe commence à comprendre que la compétition technologique avec les acteurs américains ne se gagne pas uniquement sur le terrain de l'innovation produit. Elle se gagne aussi sur le terrain du droit, de la norme et du contrôle des actifs immatériels. Regardez comment les acteurs américains ont construit leur domination : pas seulement en faisant de bons produits, mais en normalisant leurs formats, en brevetant des concepts larges, en rachetant les challengers. C'est une stratégie de terrain, pas seulement une stratégie de laboratoire.

Si des acteurs comme Lightbringer réussissent à professionnaliser ce terrain-là côté européen, ils contribuent à rééquilibrer un rapport de force qui s'est construit sur des décennies d'inattention.


RiffLab : Un dernier mot pour les DSI qui lisent ceci ce matin et qui se disent « sujet intéressant, mais pas prioritaire pour moi » ?

Je leur dirais : faites l'inventaire. Juste l'inventaire. Avant même de parler de brevets, de stratégie PI ou de levée de fonds, posez-vous la question : qu'est-ce que mon entreprise a réellement créé comme valeur intellectuelle ces cinq dernières années ? Où est-elle documentée ? Qui en détient les droits ? Est-ce que mes contrats avec mes partenaires technologiques américains prévoient des clauses sur la propriété des données et des développements co-construits ?

Dans la plupart des ETI que je connais, cet inventaire n'existe pas. Et c'est précisément ce vide que les acteurs dominants américains savent exploiter, avec une efficacité redoutable.

La souveraineté numérique ne commence pas dans les discours de Bruxelles. Elle commence dans votre contrat de la semaine prochaine.


*Propos recueillis par la rédaction de RiffLab Media.*

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