Quand le dollar vacille, l'ETI européenne se retrouve sans filet
Date Published

# Quand le dollar vacille, l'ETI européenne se retrouve sans filet
Ce que le DSI d'une usine de 800 personnes a compris que son banquier n'avait pas encore dit
Nous sommes en 2026. La dédollarisation n'est plus un sujet de géopolitique abstraite réservé aux think tanks. C'est un problème opérationnel qui atterrit dans les systèmes d'information des entreprises industrielles européennes. En silence. Sans signal d'alarme évident.
Voici ce qu'a vécu une ETI industrielle de 800 salariés, fabricant de composants mécaniques de précision, dont les clients sont répartis entre l'Allemagne, la France, la Pologne et plusieurs pays du Golfe persique.
Le point de départ : une facture qui ne passe plus
Tout commence par un incident apparemment banal. Un client basé aux Émirats arabes unis règle ses commandes en dollars américains, via un compte intermédiaire logé dans une banque correspondante américaine. Ce circuit, standard depuis des décennies, repose sur le système SWIFT — le réseau interbancaire mondial qui permet aux établissements financiers de s'envoyer des instructions de paiement sécurisées.
En début d'année, ce client notifie l'ETI : il souhaite désormais payer en AED (dirham des Émirats) ou en CNY (yuan chinois), via un circuit alternatif. Il mentionne le réseau mBridge — une infrastructure de règlement numérique interbancaire, portée par plusieurs banques centrales asiatiques et du Golfe, qui fonctionne sans transiter par le dollar ni par les banques américaines.
Le DSI de l'ETI reçoit la demande. Il la transfère au DAF (directeur administratif et financier). Le DAF la transfère à la banque. La banque dit : « On va regarder. » Trois semaines plus tard, rien n'est résolu. Le client, lui, a entre-temps orienté une commande vers un concurrent turc qui avait su s'adapter.
Pourquoi le SI est au cœur du problème
La plupart des DSI d'ETI ont jusqu'ici considéré que la gestion des devises et des flux financiers internationaux était l'affaire du DAF et de la banque. Le système d'information, lui, se contentait d'enregistrer les transactions dans l'ERP (progiciel de gestion intégré) et de générer les documents comptables.
Ce modèle supposait une chose : que le canal de paiement international restait stable, standardisé, et piloté par des acteurs dont l'ETI n'avait pas à se préoccuper.
Ce postulat est en train de se fissurer.
En 2026, plusieurs réalités coexistent désormais :
- Le système SWIFT, dominé par des règles d'accès largement influencées par les États-Unis, est contourné par un nombre croissant d'acteurs non-occidentaux.
- Des réseaux alternatifs — mBridge, mais aussi des systèmes bilatéraux entre banques centrales — se développent en dehors de toute infrastructure américaine.
- Les monnaies numériques de banques centrales (MNBC, ou CBDC en anglais — *Central Bank Digital Currency*) commencent à être utilisées pour des règlements interbancaires réels, notamment en Asie.
- L'euro numérique, porté par la Banque centrale européenne, est encore en phase de déploiement progressif, mais il existe.
Pour l'ETI, cela signifie concrètement : son ERP, ses processus de facturation, ses circuits de validation interne, ses connecteurs bancaires — tout cela a été conçu pour un monde à devise unique de référence, le dollar, et à canal unique, SWIFT. Ce monde n'est plus le seul possible.
Ce que l'ETI a découvert en auditant son SI
Face à l'incident avec son client émirati, le DSI a lancé un audit interne rapide. Les conclusions ont été inconfortables.
Premier constat : l'ERP ne sait pas gérer plusieurs circuits de règlement. Il peut traiter des devises multiples. Mais il suppose que tous les paiements transitent par le même type de canal bancaire. L'idée d'un règlement en yuan via une infrastructure non-SWIFT n'est pas un cas prévu dans les paramétrages standard.
Deuxième constat : les connecteurs bancaires sont opaques. L'ETI utilisait un module de connectivité bancaire fourni par un prestataire américain, intégré à son ERP. Ce module communiquait avec la banque via des API (interfaces de programmation, c'est-à-dire des passerelles logicielles standardisées). Mais ces API ne couvraient que les canaux traditionnels. Aucune documentation n'existait sur leur capacité à s'adapter à de nouveaux réseaux de règlement.
Troisième constat : la souveraineté des données financières n'avait jamais été posée. Les données de transaction — qui paie quoi, depuis où, vers où — transitaient par des serveurs dont la localisation n'avait jamais été vérifiée. Dans au moins un cas, elles passaient par une infrastructure hébergée hors d'Europe.
Ce troisième point est celui qui a le plus alerté le DSI. Non pas parce qu'un incident de sécurité avait eu lieu. Mais parce que, dans un contexte de fragmentation géopolitique, l'exposition de données financières sensibles à des juridictions étrangères représente un risque stratégique réel — pas seulement réglementaire.
Ce que l'ETI a fait — et ce qui reste à faire
L'ETI a engagé plusieurs chantiers en parallèle. Aucun n'est terminé. Mais les premières décisions illustrent bien les arbitrages que des centaines d'entreprises européennes vont devoir faire dans les mois qui viennent.
Sur l'ERP : L'entreprise a ouvert un dialogue avec son éditeur pour comprendre sa feuille de route sur la gestion des nouveaux circuits de paiement. Elle a aussi identifié un éditeur européen — basé en Allemagne — dont la solution intègre nativement la gestion des MNBC et des règlements multi-réseaux. La migration n'est pas décidée, mais l'option est sur la table.
Sur les connecteurs bancaires : Le DSI a demandé à sa banque principale — un établissement français — un engagement écrit sur sa capacité à supporter des règlements hors-SWIFT dans les dix-huit mois. La réponse a été floue. Cela a conduit l'ETI à consulter une banque de développement régionale, plus réactive sur ces sujets.
Sur la souveraineté des données financières : L'ETI a enclenché un projet de rapatriement des flux de données transactionnelles vers une infrastructure hébergée en Europe, certifiée SecNumCloud — le label de l'ANSSI (Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information) qui garantit un niveau de sécurité et d'indépendance juridique élevé pour les données hébergées en France.
La leçon à retenir pour les DSI européens
Ce cas n'est pas exceptionnel. Il est précoce. D'autres ETI vont le vivre dans les trimestres qui viennent, à mesure que leurs partenaires commerciaux en dehors de la zone dollar vont adapter leurs pratiques de paiement.
La question posée au DSI n'est pas « faut-il abandonner le dollar ? ». Ce n'est pas son rôle de trancher. La question est : mon SI est-il capable de fonctionner dans un monde où le dollar n'est plus le seul étalon opérationnel ?
Pour y répondre, trois points de vigilance concrets :
1. Auditer les dépendances cachées. Quels composants de votre SI supposent implicitement un circuit SWIFT/dollar ? ERP, trésorerie, facturation électronique, connecteurs bancaires — chaque brique mérite d'être questionnée.
2. Cartographier l'exposition juridictionnelle des données financières. Où sont hébergées vos données de transaction ? Sous quelle législation ? La réglementation européenne — notamment le DORA (Digital Operational Resilience Act, le règlement européen sur la résilience numérique du secteur financier) — commence à imposer des exigences en ce sens pour certains acteurs. Les ETI industrielles y viendront aussi.
3. Poser la question à votre banque avant qu'elle ne se pose d'elle-même. Les établissements bancaires européens sont eux-mêmes en train de s'adapter à cette recomposition. Certains avancent. D'autres attendent. Votre capacité à commercer avec des partenaires non-occidentaux dépend aussi de leur réactivité.
L'infrastructure financière mondiale se fragmente. Ce n'est pas une menace abstraite. C'est un chantier d'ingénierie — et il commence dans le SI.
*Retour terrain réalisé à partir d'un cas anonymisé. Les détails ont été modifiés pour préserver la confidentialité de l'entreprise concernée.*
Cet article vous a été utile ?
Recevez chaque vendredi nos analyses sur les alternatives souveraines SaaS. Pas de spam.
Pas de spam. Désinscription en un clic. Données hébergées en Europe.