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L'IA siphonne vos données — et l'ANSSI a raison de hausser le ton

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# L'IA siphonne vos données — et l'ANSSI a raison de hausser le ton

Il y a des alertes qu'on range dans un tiroir. Et il y en a d'autres qu'on aurait dû lire deux ans plus tôt. Les dernières publications de l'ANSSI sur les risques d'exfiltration de données via les outils d'IA générative appartiennent clairement à la seconde catégorie. Non pas parce qu'elles révèlent quelque chose d'imprévu — les professionnels de la sécurité le savaient — mais parce qu'elles formalisent enfin ce que beaucoup de DSI européens repoussaient en fond de backlog : l'IA n'est pas un simple outil. C'est un vecteur de fuite massive, et le modèle économique de certains acteurs dominants repose précisément là-dessus.

Soyons directs : quand un collaborateur interroge un assistant IA intégré à sa suite bureautique pour résumer un contrat fournisseur, synthétiser un audit interne ou rédiger une offre commerciale, il ne fait pas que gagner du temps. Il envoie des données potentiellement critiques vers des serveurs dont la localisation, la gouvernance et les conditions contractuelles d'utilisation ne sont pas sous votre contrôle. Ce n'est pas une hypothèse alarmiste. C'est le fonctionnement documenté de ces services.

Le problème n'est pas l'IA. C'est le périmètre.

Je veux être précis ici, parce que l'amalgame serait contre-productif. L'intelligence artificielle générative n'est pas en soi une menace. Elle peut être un levier réel de productivité pour les équipes européennes. Mais la question du *où* et du *sous quelle loi* elle opère n'est pas une question technique secondaire — c'est la question centrale.

Depuis 2024, le déploiement des assistants IA dans les environnements professionnels européens s'est accéléré à une vitesse que peu d'organisations ont su anticiper. Les directions métier ont adopté ces outils par contournement du SI — shadow IT IA, qu'on commence à appeler le « shadow AI » dans les audits — pendant que les DSI tentaient de formaliser des politiques d'usage qui arrivaient, structurellement, trop tard. En 2026, la situation n'est pas résolue. Elle s'est complexifiée.

L'ANSSI pointe plusieurs vecteurs d'exfiltration : les prompts eux-mêmes, qui contiennent des données métier sensibles ; les plugins et connecteurs qui ouvrent des accès directs aux bases documentaires ; et les fonctionnalités d'apprentissage continu, dont certaines sont activées par défaut et peu lisibles dans les conditions d'utilisation. Sur ce dernier point, la vigilance s'impose d'autant plus que la granularité des droits accordés aux utilisateurs finaux sur leurs données reste, dans la plupart des offres dominantes américaines, une illusion de contrôle plus qu'une réalité technique.

Ce que ça dit de la dépendance structurelle

Le sujet dépasse la cybersécurité au sens strict. Ce que révèle l'alerte de l'ANSSI, c'est une dépendance architecturale que les entreprises européennes ont construite brique par brique, souvent de bonne foi, parfois par confort, rarement par choix stratégique délibéré.

Quand votre stack applicatif repose sur une suite collaborative américaine, un CRM américain et désormais une couche d'IA américaine, vous n'avez pas simplement un problème de cybersécurité. Vous avez un problème de souveraineté opérationnelle. Chaque couche supplémentaire renforce la dépendance de la précédente. L'IA n'est pas une fonctionnalité ajoutée à votre SI — elle en devient progressivement le système nerveux, celui qui lit, synthétise et recompose l'ensemble de votre capital informationnel.

La question que je pose à tout DSI qui me lit : si demain, l'acteur américain qui fournit votre assistant IA modifie unilatéralement ses conditions contractuelles, ses tarifs ou sa politique de rétention des données — ce qui s'est produit à plusieurs reprises ces dernières années — quelle est votre capacité de sortie réelle ? Combien de semaines, combien de mois pour migrer sans perte de continuité opérationnelle ?

Si la réponse est floue, vous avez votre diagnostic.

Les acteurs européens ont une fenêtre, pas éternelle

Je ne vais pas prétendre que l'offre souveraine européenne en matière d'IA est aujourd'hui à parité fonctionnelle sur tous les segments. Ce serait inexact. Mais l'écart se comble sur plusieurs briques critiques, et certaines entreprises européennes se positionnent sérieusement sur le marché du déploiement d'IA en environnement maîtrisé.

Scaleways, par exemple, a structuré une offre d'infrastructure dédiée aux workloads IA avec une promesse de localisation et de conformité RGPD que les acteurs américains ne peuvent pas répliquer — structurellement, pas commercialement. Ce n'est pas un argument de vente. C'est une contrainte juridique que le Cloud Act américain rend impossible à contourner pour les opérateurs soumis au droit américain, quelle que soit la localisation physique des serveurs.

Sur la couche modèle, des acteurs comme Aleph Alpha, qui a réorienté son positionnement vers les déploiements souverains pour le secteur public et les industries critiques, montrent qu'il existe une demande réelle et solvable pour des solutions où la chaîne de confiance est entièrement européenne. Le marché existe. Il n'est pas encore capté à la hauteur de ce qu'il pourrait l'être.

La fenêtre d'opportunité est là. Mais elle ne durera pas indéfiniment. Plus les entreprises européennes s'enfoncent dans des architectures IA dépendantes d'un seul écosystème, plus le coût de sortie augmente, et plus la migration vers des alternatives souveraines devient politiquement et économiquement difficile à défendre en interne.

Ce que les RSSI doivent exiger maintenant

L'ANSSI formule des recommandations. Certaines sont techniques. Mais ce qui m'intéresse davantage, c'est ce qu'elles impliquent en termes de gouvernance interne.

Le premier levier n'est pas technique — c'est contractuel et politique. Exiger, avant tout déploiement d'un outil d'IA, une réponse claire et documentée à trois questions : où sont traités les données, sous quelle juridiction, et quelle est la procédure de suppression certifiée. Si votre interlocuteur commercial ne peut pas répondre précisément, la réponse est non.

Le second levier, c'est de refuser la logique du fait accompli. Le shadow AI n'est pas une fatalité — c'est le symptôme d'une offre interne insuffisante. Si vos collaborateurs contournent la DSI pour accéder à des outils d'IA, c'est que vous n'avez pas encore proposé d'alternative satisfaisante. C'est un problème de service, pas uniquement de sécurité.

Le troisième levier, et peut-être le plus structurant, est de cartographier dès maintenant les données qui transitent par vos outils IA. Pas pour tout bloquer — ce serait aussi contre-productif que naïf. Mais pour identifier les flux critiques, les données sensibles, les informations concurrentiellement stratégiques qui ne doivent jamais quitter votre périmètre de contrôle.

Une alerte, pas une panique

L'ANSSI ne dit pas : arrêtez d'utiliser l'IA. Elle dit : utilisez-la avec les yeux ouverts sur ce que vous cédez en échange. C'est un positionnement lucide, et je le partage.

La souveraineté numérique n'est pas un slogan de politique industrielle. En 2026, c'est une condition de résilience opérationnelle. Les entreprises européennes qui l'ont compris construisent des architectures où le contrôle des données reste effectif — pas théorique. Les autres découvriront trop tard que leur capital informationnel a été lentement digéré par des systèmes sur lesquels elles n'avaient aucun droit de regard réel.

L'alerte de l'ANSSI mérite mieux qu'un accusé de réception poli. Elle mérite une réponse architecturale.

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