« L'IA physique, c'est le dernier terrain où l'Europe peut encore fixer les règles »
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# « L'IA physique, c'est le dernier terrain où l'Europe peut encore fixer les règles »
*En 2026, l'IA générative est largement captée par les grands acteurs américains. Mais un segment émerge en marge : l'IA physique — systèmes capables d'interagir avec le monde réel via des capteurs, des robots, des automates industriels. Plusieurs start-up françaises s'y positionnent avec un argument central : la souveraineté des données et des infrastructures. Nous avons interrogé un DSI d'une ETI industrielle française, engagé depuis deux ans dans une démarche de désengagement progressif des plateformes dominantes américaines.*
RiffLab Media : Quand vous parlez d'IA physique dans votre contexte, de quoi parle-t-on précisément ? Ce n'est pas un terme encore stabilisé.
Non, il ne l'est pas, et c'est d'ailleurs ce qui m'a alerté en premier. Quand un concept n'est pas encore normalisé, c'est souvent le moment où les verrous se posent — ou ne se posent pas. Dans notre cas, l'IA physique désigne des systèmes d'inférence embarqués ou connectés qui pilotent des équipements : lignes de production, systèmes de contrôle qualité, maintenance prédictive sur des actifs physiques. Ce n'est pas du tout la même chose que de l'IA générative dans un outil de bureautique. Les modèles tournent au plus près du matériel, parfois directement sur des edge devices. Et c'est précisément là que la question de la dépendance devient très concrète : qui fournit le silicium, qui contrôle le firmware, qui détient les droits sur les modèles embarqués ?
RiffLab Media : Vous avez évalué des solutions françaises sur ce segment. Qu'est-ce qui vous a conduit à regarder de ce côté plutôt que vers les offres des acteurs dominants américains ?
L'élément déclencheur a été contractuel, pas technique. Lors d'un renouvellement de contrat avec un acteur américain sur notre couche d'automatisation, nous avons découvert des clauses de télémétrie que nous n'avions pas lues attentivement lors de la signature initiale. Des données issues de nos lignes de production — pas des données personnelles au sens RGPD, mais des données industrielles stratégiques — remontaient vers des serveurs hors Europe dans le cadre de l'amélioration des modèles du fournisseur. Légalement encadré, mais factuellement : notre processus de fabrication alimentait l'entraînement d'un modèle que nous n'avons aucun droit à auditer. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à regarder sérieusement ce que proposaient des acteurs français ou européens sur l'IA embarquée.
RiffLab Media : Quels types de verrous techniques avez-vous identifiés spécifiquement sur l'IA physique, par rapport à l'IA logicielle plus classique ?
Il y en a trois niveaux qui se superposent. Le premier, c'est le verrouillage matériel. Certaines solutions américaines sont optimisées pour tourner sur des puces spécifiques, avec des SDK propriétaires. Vous achetez l'intelligence artificielle, mais vous achetez aussi implicitement un écosystème matériel sur lequel vous n'avez pas de levier de négociation. Le deuxième niveau, c'est le modèle de licence : les modèles embarqués ne vous appartiennent pas, ils sont loués. Si le fournisseur change sa politique tarifaire ou décide de ne plus supporter votre version, vous êtes exposé à une rupture opérationnelle sur des actifs physiques critiques. Ce n'est pas comme désinstaller un logiciel de traitement de texte. Le troisième niveau est le plus subtil : la dépendance aux données d'entraînement. Les modèles performent bien parce qu'ils ont été entraînés sur des corpus sectoriels que vous n'avez pas constitués et dont vous ne connaissez pas la composition. Si le modèle dérive ou commet des erreurs systématiques, vous n'avez aucun moyen d'investiguer réellement la cause.
RiffLab Media : Est-ce que les start-up françaises que vous avez rencontrées répondent réellement à ces trois niveaux, ou est-ce surtout un argument commercial ?
C'est une question légitime et je vais être honnête : de manière inégale. Sur le premier niveau — le matériel — certains acteurs français travaillent avec des composants européens ou au moins déclarent une indépendance vis-à-vis des SDK propriétaires américains. C'est vérifiable techniquement. Sur le deuxième niveau — les licences — j'ai vu des modèles contractuels beaucoup plus ouverts, avec des clauses d'escrow sur le code, des droits de portage explicites, parfois des modèles open-source avec support commercial. C'est concret. Là où je suis plus réservé, c'est sur la profondeur des modèles eux-mêmes. Un petit acteur français n'a pas les mêmes ressources computationnelles qu'un hyperscaler américain pour entraîner des modèles généralistes. Mais sur des verticales industrielles précises, la différence se resserre, voire s'inverse, parce que la donnée sectorielle de qualité compte autant que la puissance brute.
RiffLab Media : L'argument souverainiste est-il audible dans votre comité de direction, ou reste-t-il un discours de DSI qui prêche dans le désert ?
Il est devenu audible à partir du moment où j'ai cessé de le présenter comme un principe et où je l'ai traduit en risque opérationnel quantifiable. Le risque de dépendance fournisseur, le risque de modification contractuelle unilatérale, le risque d'exposition d'un savoir-faire industriel — ce sont des catégories que ma direction financière et mon comité de risques comprennent. Ce qui ne passe pas, c'est le discours idéologique. Ce qui passe, c'est : « si ce fournisseur disparaît, change ses conditions, ou est soumis à une injonction réglementaire américaine qui l'empêche de nous servir, voilà ce que ça coûte et voilà combien de temps on est à l'arrêt. » À ce moment-là, regarder une alternative française ou européenne devient une décision de gestion du risque, pas un acte militant.
RiffLab Media : Le marché de l'IA physique est encore très fragmenté. Est-ce un avantage ou un inconvénient pour les acteurs européens ?
C'est les deux simultanément, et c'est là que la fenêtre est étroite. La fragmentation actuelle signifie que les standards ne sont pas encore figés. Les protocoles de communication entre les modèles embarqués et les systèmes de supervision, les formats d'export des modèles, les interfaces d'audit — rien de tout ça n'est normalisé. Les acteurs américains ont les ressources pour imposer leurs standards de facto en quelques trimestres si le marché s'accélère brutalement. On l'a vu avec le cloud : quand AWS a imposé ses API comme référence implicite, il a fallu des années pour que des alternatives crédibles émergent. Sur l'IA physique, l'Europe a une opportunité de peser sur la normalisation — via des instances comme l'ETSI ou dans le cadre de l'AI Act — mais cette fenêtre ne restera pas ouverte indéfiniment. Si les start-up françaises et européennes restent trop fragmentées entre elles, elles n'auront pas le poids suffisant pour influencer ces standards. Et si elles ne les influencent pas, elles seront à nouveau dans la position d'implémenter des standards définis ailleurs.
RiffLab Media : Un dernier mot sur ce que vous attendez concrètement de l'écosystème français pour que cette opportunité ne reste pas théorique ?
De la consolidation et de l'interopérabilité. Je n'ai pas besoin d'un champion national unique — ce modèle a montré ses limites. J'ai besoin que les acteurs français puissent s'interfacer entre eux sans friction, que les données que je produis dans un système puissent migrer vers un autre sans réécriture totale. J'ai aussi besoin de visibilité contractuelle sur le long terme : une ETI industrielle ne change pas son infrastructure de contrôle tous les dix-huit mois. Si une start-up me propose une solution excellente mais sans garantie de continuité à cinq ans, je ne peux pas l'intégrer dans mon infrastructure critique. C'est un problème de maturité commerciale autant que technique. L'écosystème français a le niveau. Il lui manque encore parfois la capacité à s'adresser à des acheteurs industriels qui raisonnent sur des cycles longs. C'est résoluble — mais il faut qu'ils s'y mettent maintenant, pas quand les acteurs américains auront refermé le jeu.
*Entretien réalisé en avril 2026. L'interlocuteur a souhaité conserver l'anonymat en raison de négociations contractuelles en cours avec plusieurs fournisseurs.*
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