IA en entreprise : quand la dépendance aux acteurs américains devient un angle mort pour les DSI européens
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# IA en entreprise : quand la dépendance aux acteurs américains devient un angle mort pour les DSI européens
*En 2026, le marché de l'IA d'entreprise s'est consolidé autour d'une poignée d'acteurs américains. OVHcloud, après avoir tenté de peser dans plusieurs consortiums d'IA mutualisée à l'échelle française, s'est vu progressivement écarté des grands appels d'offres au profit d'offres intégrées venues d'outre-Atlantique. Nous avons interrogé un DSI d'ETI industrielle française, en poste depuis plus de dix ans, qui a traversé cette période de bascule. Il témoigne sous couvert d'anonymat.*
RiffLab Media : Quand vous regardez l'état de votre SI aujourd'hui, quel est l'indicateur qui vous préoccupe le plus ?
Ce qui me préoccupe, c'est ce que j'appelle le "périmètre invisible". Concrètement : une part croissante de mon SI prend des décisions ou génère des contenus via des modèles que je ne contrôle pas, dont je ne connais pas exactement les conditions d'hébergement, et dont les mises à jour peuvent modifier le comportement sans que j'en sois informé à temps. Ce n'est pas un problème théorique. On a eu un cas concret l'an dernier : un outil de rédaction assistée utilisé par notre équipe achats s'est mis à produire des sorties différentes après une mise à jour silencieuse du modèle sous-jacent — un modèle hébergé aux États-Unis. Mes équipes ont mis trois semaines à comprendre d'où venait la dérive. Trois semaines pendant lesquelles des documents contractuels ont été générés avec des formulations qui ne correspondaient plus à nos standards internes.
RiffLab Media : Est-ce que le problème vient de l'IA elle-même, ou de la façon dont elle est packagée et distribuée par les acteurs dominants ?
Les deux sont liés, mais le vrai problème est structurel. Les acteurs américains ont construit des offres intégrées où le modèle d'IA est indissociable du reste de la suite — la messagerie, le stockage, la gestion des identités. Résultat : quand vous adoptez l'assistant IA, vous adoptez en réalité un écosystème complet dont vous ne maîtrisez aucun niveau. Et surtout, vous n'avez pas d'alternative crédible dans cet écosystème-là. Si vous voulez sortir l'IA, vous devez sortir tout le reste. C'est exactement ce que les équipes commerciales de ces acteurs ont compris et optimisé. Ce n'est pas un choix technologique neutre, c'est une stratégie de capture.
Ce que le mouvement autour d'OVHcloud a mis en lumière — et que l'échec de certains consortiums a confirmé — c'est que les acteurs européens n'ont pas encore réussi à proposer cette profondeur d'intégration à l'échelle. Pas par manque de compétences, mais par manque de masse critique et de coordination. Les acheteurs publics et privés ont souvent choisi la facilité à court terme. On en paie les conséquences aujourd'hui.
RiffLab Media : Concrètement, qu'est-ce que ça change pour vos équipes IT au quotidien ?
Ça change beaucoup. Mes administrateurs systèmes passent une partie de leur temps à monitorer des comportements qu'ils ne peuvent pas vraiment expliquer — parce que la boîte noire du modèle est hors de leur portée. Mes équipes sécurité doivent cartographier des flux de données vers des endpoints qu'elles ne contrôlent pas. Et mes développeurs internes, quand ils veulent intégrer de l'IA dans un workflow métier, sont de facto obligés de passer par des API dont les conditions générales peuvent changer unilatéralement.
Il y a aussi un effet moins visible mais tout aussi réel : la montée en compétence de mes équipes est biaisée. Elles apprennent à utiliser des outils dont elles ne comprennent pas les rouages internes, plutôt que de développer une maîtrise technique réelle. Sur le long terme, ça crée une dépendance cognitive en plus d'une dépendance contractuelle.
RiffLab Media : Vous avez évoqué les consortiums français autour d'acteurs comme OVHcloud. Qu'est-ce qui a concrètement bloqué, selon vous ?
Plusieurs choses. D'abord, la temporalité. Les acteurs européens proposaient des solutions qui demandaient un effort d'intégration de six à douze mois, dans un contexte où les directions générales voulaient des résultats visibles en quelques semaines. Les offres américaines, avec leurs intégrations natives dans des outils déjà déployés, avaient une friction initiale beaucoup plus faible. Ce n'est pas un jugement sur la qualité technique — c'est une réalité commerciale.
Ensuite, il y a eu un problème de lisibilité contractuelle. Les offres mutualisées européennes impliquaient plusieurs parties prenantes, plusieurs contrats, une gouvernance à construire. Face à ça, un contrat unique avec un acteur américain, même imparfait sur le plan souverainiste, apparaissait comme la solution simple. Les juristes d'entreprise ont souvent penché pour la simplicité apparente.
Enfin — et c'est peut-être le point le plus douloureux — certaines directions métiers ont court-circuité la DSI. Elles ont adopté des outils IA directement, sans passer par le processus d'évaluation sécurité. Quand j'ai découvert l'étendue de ces déploiements non documentés, une partie du problème était déjà structurelle.
RiffLab Media : Comment réagissez-vous en tant que DSI ? Quelles sont vos marges de manœuvre réelles ?
Mes marges de manœuvre existent, mais elles sont contraintes. La première chose que j'ai faite, c'est un audit exhaustif des usages IA dans l'entreprise — documentés et non documentés. Ça prend du temps, mais c'est indispensable pour avoir une vision claire du périmètre réel.
Ensuite, j'ai mis en place une politique de classification des données qui conditionne l'accès aux outils IA. Tout ce qui est données sensibles, données clients ou propriété intellectuelle ne peut pas transiter vers un modèle hébergé hors Union européenne. C'est une règle simple, compréhensible par les équipes métiers, et auditable. Ça ne règle pas tout, mais ça crée une ligne de défense.
Là où je me sens plus limité, c'est sur l'outillage alternatif. J'ai exploré des solutions d'inférence locale et des offres d'hébergement souverain. Il en existe, la qualité progresse. Mais la réalité est que pour certains usages très spécifiques, notamment les agents IA autonomes intégrés aux workflows métiers, l'offre européenne n'a pas encore atteint le même niveau de maturité opérationnelle. Je ne dis pas ça pour décourager — je le dis parce que nier cet écart ne sert à personne.
RiffLab Media : Quelle est, selon vous, la responsabilité des DSI européens dans la situation actuelle ?
Nous avons une part de responsabilité collective, oui. Pendant plusieurs années, beaucoup d'entre nous ont fait des choix pragmatiques à court terme sans mesurer l'accumulation des dépendances. On a optimisé le ticket de caisse, pas la résilience du SI. Ce n'était pas de la négligence — c'était souvent une réponse rationnelle aux injonctions de nos directions. Mais le résultat est là.
Ce que j'essaie de faire aujourd'hui, c'est de réintroduire la notion de coût de sortie dans toutes mes évaluations. Combien ça coûte d'entrer dans cette offre ? Tout le monde le calcule. Combien ça coûte d'en sortir dans trois ans ? Presque personne ne le documente sérieusement. C'est pourtant là que se jouent les vraies décisions de souveraineté. Pas dans les discours de conférence, mais dans les feuilles de calcul des comités d'achat.
La vraie question, en 2026, n'est plus de savoir si on peut éviter complètement les acteurs américains — pour beaucoup d'entreprises, ce n'est pas réaliste à court terme. La question, c'est de savoir où on accepte consciemment la dépendance et où on construit des alternatives. Cette distinction-là, c'est le travail du DSI. Et on ne peut pas la déléguer.
*Interview réalisée en mai 2026. Le témoignage a été légèrement édité pour des raisons de clarté, dans le respect du sens original.*
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