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Hugging Face, cheval de Troie américain dans nos pipelines IA ?

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# Hugging Face, cheval de Troie américain dans nos pipelines IA ?

*En 2026, Hugging Face s'est imposé comme la plateforme de référence pour accéder aux modèles open-source. Mais derrière l'étiquette « communautaire », qui contrôle réellement l'infrastructure, les données et les accès ? Nous avons interrogé un DSI d'une ETI industrielle française, engagé depuis trois ans dans une démarche de désengagement progressif des plateformes américaines.*


RiffLab : Hugging Face se présente comme une plateforme ouverte, communautaire, presque neutre. Vous n'y croyez pas ?

Non, et cette neutralité revendiquée est précisément ce qui me préoccupe. Hugging Face est une société américaine, incorporée aux États-Unis, soumise au Cloud Act et au droit américain. Quand mes équipes poussent des datasets propriétaires sur leurs serveurs pour fine-tuner un modèle, ou quand elles utilisent leur API d'inférence, elles opèrent dans une juridiction qui n'est pas la nôtre. Le mot « open-source » ne change rien à ça. Le code peut être ouvert, l'infrastructure, elle, est fermée — et américaine.

Ce qui m'inquiète davantage, c'est la normalisation. Aujourd'hui, quand un développeur dans mon équipe cherche un modèle de traitement du langage, son réflexe est d'aller sur le Hub de Hugging Face. C'est devenu le GitHub de l'IA. Et comme GitHub, dont on connaît la suite, cette centralisation crée une dépendance structurelle que l'on ne mesure pas au moment où elle s'installe. On la mesure quand il est trop tard.


RiffLab : Concrètement, quels sont les vecteurs de risque que vous avez identifiés dans votre organisation ?

J'en vois trois, par ordre croissant de gravité.

Le premier, c'est la donnée d'entraînement. Dès lors que vous utilisez leur infrastructure d'inférence ou leurs services managés — et pas uniquement le téléchargement de poids de modèles — vous exposez potentiellement des données métier. Dans mon secteur, ce sont des données de production, des schémas techniques, parfois des éléments couverts par des obligations de confidentialité contractuelle. Le RGPD impose de savoir où ces données transitent et où elles sont traitées. La réponse « sur les serveurs de Hugging Face » n'est pas une réponse recevable pour mon DPO.

Le deuxième risque, c'est NIS2. Nous sommes opérateur d'importance relative dans notre secteur. NIS2 nous impose une maîtrise de la chaîne de sous-traitance numérique. Or, Hugging Face elle-même s'appuie sur des infrastructures cloud américaines pour ses services managés. On a donc une chaîne de dépendance qui s'étire bien au-delà de ce que l'on voit au premier regard.

Le troisième, et c'est le plus insidieux : le risque de discontinuité. Hugging Face a levé des montants considérables auprès d'investisseurs américains. En cas de rachat — par l'un des grands acteurs américains du secteur — ou en cas de changement de politique tarifaire ou d'accès, nos pipelines de production peuvent être impactés du jour au lendemain. Nous avons construit une dépendance opérationnelle sans filet.


RiffLab : Mais les modèles sont open-source. Vous pouvez les télécharger et les héberger vous-même, non ? N'est-ce pas précisément la promesse de l'open-source ?

Oui, et c'est l'argument qu'on entend systématiquement, y compris dans mes propres équipes. Il mérite d'être déconstruit.

D'abord, télécharger des poids de modèle ne suffit pas. Il faut les faire tourner quelque part. Et là, la question revient : sur quelle infrastructure ? Si la réponse est « sur AWS ou Azure », on a simplement déplacé la dépendance, pas résolu le problème. La promesse open-source n'a de sens souverainiste que si l'hébergement est lui aussi maîtrisé, de bout en bout.

Ensuite, il y a la question de la maintenance et des mises à jour. L'écosystème évolue très vite. Les modèles que vous avez déployés il y a six mois sont déjà obsolètes. Rester dans la course sans passer par le Hub, sans utiliser leurs outils de versioning, sans dépendre de leur communauté pour les correctifs de sécurité — c'est un effort considérable que peu d'équipes internes ont la capacité de soutenir.

Donc oui, l'open-source est une condition nécessaire. Ce n'est pas une condition suffisante.


RiffLab : Quelles alternatives européennes avez-vous explorées ? Et honnêtement, sont-elles à la hauteur ?

Je vais être direct : non, pas encore complètement. Mais la situation évolue plus vite qu'on ne le dit.

Nous travaillons avec des acteurs européens qui hébergent des modèles open-source sur des infrastructures certifiées, avec des garanties contractuelles alignées sur le RGPD et une localisation des données en Europe. Certaines initiatives portées par des consortiums publics-privés européens commencent à produire des modèles entraînés sur des corpus européens, avec une gouvernance transparente sur les données d'entraînement — ce que Hugging Face ne garantit pas systématiquement pour les modèles tiers hébergés sur son Hub.

Mais je vais être honnête sur les limites : la couverture fonctionnelle n'est pas encore comparable pour certains cas d'usage très spécialisés, et le manque d'outillage intégré — monitoring, versioning, fine-tuning managé — reste un frein réel pour des équipes qui n'ont pas dix data scientists disponibles. L'écart se réduit, mais il existe. La question n'est pas « est-ce parfait aujourd'hui ? » mais « est-ce qu'on commence à construire maintenant, ou est-ce qu'on attend d'être encore plus dépendants dans trois ans ? »


RiffLab : DORA entre pleinement en vigueur pour les entités financières. Est-ce que ce cadre change la conversation sur des plateformes comme Hugging Face ?

Absolument, et c'est une question que j'aurais aimé qu'on me pose plus tôt. DORA impose une cartographie précise des tiers critiques et une évaluation du risque de concentration. Si votre pipeline d'IA opérationnelle — scoring de crédit, détection de fraude, analyse documentaire — repose sur une dépendance à une plateforme américaine, vous devez le documenter, l'évaluer et démontrer que vous avez des plans de continuité crédibles.

Ce que DORA force à faire, c'est exactement ce que les DSI évitaient jusqu'ici : mettre un nom sur les dépendances implicites. Beaucoup d'équipes utilisaient des API et des services Hugging Face de manière informelle, sans contrat-cadre, sans évaluation de risque fournisseur, sans clause de réversibilité. DORA rend ce flou intenable pour les établissements financiers. Et je pense que ce modèle de rigueur devrait s'étendre bien au-delà du secteur financier.


RiffLab : Un mot sur le Cloud Act. Est-ce un risque concret ou un fantasme de paranoïaque ?

C'est un risque juridique réel, documenté, et que les autorités européennes de protection des données ont confirmé à plusieurs reprises. Le Cloud Act autorise les autorités américaines à contraindre une entreprise américaine à fournir des données stockées sur ses serveurs, y compris en dehors du territoire américain, et sans nécessairement en informer la juridiction concernée.

Hugging Face est une entreprise américaine. Ses serveurs, au moins partiellement, sont aux États-Unis ou chez des prestataires américains. Si des données de mes processus métier — même de manière indirecte, via des prompts ou des logs d'inférence — transitent par leur infrastructure, elles peuvent théoriquement être soumises à cette extraterritorialité.

Est-ce que ça arrivera demain matin ? Probablement pas. Est-ce que c'est un risque que je peux ignorer dans mon analyse de risque souverain ? Absolument pas. Et c'est précisément pour ça que je refuse l'argument du « c'est open-source, donc c'est sûr ». L'ouverture du code n'immunise pas contre le droit américain.


RiffLab : Alors, message final pour un DSI qui pense que se passer de Hugging Face est utopique en 2026 ?

Je ne dis pas de s'en passer demain. Je dis d'arrêter de le considérer comme une infrastructure neutre. Cartographiez précisément ce que vous lui confiez. Distinguez ce qui est acceptable — télécharger des poids de modèles pour les opérer vous-même sur une infrastructure européenne maîtrisée — de ce qui ne l'est pas — lui confier vos données d'inférence en production via leurs services managés.

Et surtout, commencez à construire vos alternatives maintenant, même imparfaites. Parce que dans trois ans, si l'écosystème européen manque de maturité, ce ne sera pas faute d'avoir eu les alertes. Ce sera faute d'avoir choisi de contribuer à le faire grandir.


*Cet entretien a été conduit avec un DSI d'une ETI industrielle européenne ayant souhaité conserver l'anonymat. Les propos ont été reformulés pour des raisons de clarté éditoriale.*

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