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GYS et la reconquête logicielle : un DSI industriel sort du silence américain

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# GYS et la reconquête logicielle : un DSI industriel sort du silence américain

*En 2026, GYS — fabricant français de matériel de soudage et de chargeurs de batteries — est devenu une référence discrète mais solide dans le débat sur la maîtrise du SI industriel. Nous avons rencontré le DSI d'une ETI du même écosystème, fournisseur de rang 2 dans la mécanique de précision, qui a engagé depuis trois ans une démarche comparable. Il parle sans langue de bois.*


RiffLab : On entend souvent parler de souveraineté numérique dans les grandes entreprises, les OIV, les administrations. Mais dans votre secteur — la mécanique industrielle, les ETI de 200 à 800 salariés — est-ce que le sujet est vraiment entré dans les COMEX ?

Honnêtement, il y a trois ans, le mot « souveraineté » faisait sourire dans nos réunions de direction. C'était perçu comme un débat de politique publique, pas comme un problème opérationnel. Ce qui a changé, ce ne sont pas les discours — c'est la réalité tarifaire et contractuelle. Quand nos éditeurs américains ont commencé à revoir leurs conditions de licences, à imposer des migrations vers des offres cloud que nous ne contrôlions pas, à intégrer des clauses de transfert de données vers des infrastructures hors UE sans possibilité de dérogation simple — là, le COMEX a changé de ton. Ce n'est plus de la philosophie. C'est du risque opérationnel pur.

GYS, dans leur démarche, a cristallisé quelque chose d'important pour nous : montrer qu'un industriel français de taille intermédiaire peut piloter son SI critique sans dépendre d'un acteur dont les intérêts stratégiques ne sont pas les nôtres. Ce n'est pas anti-américain. C'est de la gestion de risque.


RiffLab : Concrètement, qu'est-ce que « reprendre la main » signifie pour vous ? Ce n'est pas juste un changement d'éditeur logiciel.

Non, et c'est exactement là où beaucoup d'ETI se trompent au départ. Elles pensent que changer d'éditeur suffit. Reprendre la main, c'est d'abord comprendre où sont vos dépendances réelles — pas seulement les licences logicielles, mais les flux de données, les API que vous avez exposées, les intégrations qui rendent une migration douloureuse par design.

Nous avons cartographié notre SI critique en trois niveaux : ce qui touche à la production et aux données métier sensibles, ce qui touche à la relation client, et ce qui est du pur outillage de productivité. Sur le premier niveau — ERP industriel, MES, supervision des lignes — nous avons fait le choix d'acteurs européens capables de nous garantir un hébergement sur sol européen avec des contrats de droit français. Sur le troisième niveau, on fait des compromis. Mais le premier niveau n'est pas négociable.

GYS a eu cette lucidité tôt. Ils ont construit leur SI comme un industriel construit une chaîne d'approvisionnement : en identifiant les maillons critiques et en refusant d'y accepter une dépendance unique à un acteur dont vous ne contrôlez pas la roadmap.


RiffLab : Quels sont les vrais freins que vous avez rencontrés ? Pas les freins théoriques — les freins concrets, terrain.

Trois freins majeurs. Le premier, c'est l'écosystème intégrateur. La majorité des intégrateurs que nous avons sollicités sont certifiés sur des solutions américaines. Pas par conviction — par business. Les marges de revente, les certifications, les formations : tout l'écosystème de services est structuré autour des acteurs dominants US. Trouver un intégrateur qui connaît vraiment un ERP européen industriel aussi bien qu'il connaît SAP ou Microsoft Dynamics, c'est difficile. Ça s'améliore, mais c'est encore un goulet d'étranglement réel.

Le deuxième frein, c'est interne : la pression des utilisateurs métier qui ont été formés sur des interfaces américaines et qui assimilent « familier » à « meilleur ». C'est un travail de conduite du changement que beaucoup de DSI sous-estiment.

Le troisième — et c'est peut-être le plus structurel — c'est la fragmentation de l'offre européenne. Il y a de très bons acteurs, mais ils sont souvent spécialisés sur un périmètre, moins bons sur un autre. L'acteur américain, lui, vous vend un écosystème intégré. C'est une arme commerciale puissante. Nous, on doit assembler, et ça demande une compétence architecturale en interne que toutes les ETI n'ont pas.


RiffLab : Sur ce point précisément — la fragmentation européenne — vous voyez des signes que ça évolue ? Ou on en parle depuis dix ans sans que ça bouge vraiment ?

Ça bouge, mais pas là où on l'attendait. Ce n'est pas une consolidation par le haut — un grand éditeur européen qui rachète tout et crée un concurrent à SAP. C'est une consolidation par les usages et les intégrations. Des acteurs européens qui travaillent leur interopérabilité, qui construisent des connecteurs entre eux, qui arrêtent de se regarder comme des concurrents sur tous les segments.

Ce qui m'a frappé dans l'approche GYS — et dans d'autres industriels que je côtoie dans nos réseaux sectoriels — c'est la dimension collective. Ces entreprises partagent leurs retours d'expérience, leurs cahiers des charges, parfois leurs développements spécifiques. Il y a une forme d'intelligence collective industrielle qui émerge et qui compense partiellement la fragmentation de l'offre.

En revanche, ce qui ne bouge pas assez vite, c'est le financement. Les fonds européens disponibles pour l'adoption de solutions souveraines dans les ETI industrielles restent compliqués à mobiliser. On passe plus de temps à monter des dossiers qu'à déployer. C'est un vrai problème de compétitivité.


RiffLab : Qui s'en sort le mieux en Europe sur ce terrain, à votre lecture ? Quels écosystèmes industriels avancent vraiment ?

Les Allemands ont une longueur d'avance sur la maturité de la demande. Les industriels du Mittelstand posent les questions de maîtrise du SI depuis plus longtemps, avec une culture de la discrétion sur les données industrielles qui est profondément ancrée. Ils ne parlent pas de souveraineté numérique aux mêmes termes que nous — mais ils pratiquent depuis longtemps le principe de ne pas exposer leurs données de production à des tiers dont ils ne maîtrisent pas les intérêts.

Les Français rattrapent leur retard vite, en partie grâce à des industriels comme GYS qui rendent la démarche visible et crédible. Le fait qu'une ETI familiale, sans DSI de 50 personnes, sans budget de grand groupe, puisse piloter ce type de transformation — ça enlève les excuses.

Ceux qui décrochent, ce sont les PME qui ont laissé s'installer une dépendance profonde sur dix ans — données dans des clouds américains, processus métier entièrement indexés sur des outils dont elles ne lisent même plus les CGU. Pour elles, le coût de la réversibilité est devenu très élevé. Ce n'est pas impossible, mais c'est douloureux.


RiffLab : Dernier mot : qu'est-ce que vous conseilleriez à un DSI d'ETI industrielle qui lit cet article et qui en est encore au stade « on y réfléchit » ?

Arrêtez de réfléchir en termes d'idéologie et commencez à réfléchir en termes de risque contractuel et opérationnel. Lisez vos contrats actuels. Pas le résumé commercial — les contrats. Regardez où vont vos données de production. Regardez ce que vous pourriez encore faire si un éditeur décidait demain de doubler ses tarifs, de modifier ses conditions d'accès, ou de cesser le support d'une version qui fait tourner votre ligne de production.

Si la réponse à ces questions vous met mal à l'aise, vous avez votre feuille de route. Commencez par le périmètre le plus critique. Ne cherchez pas la solution parfaite — cherchez la première décision irréversible dans le bon sens. GYS ne s'est pas transformé en un trimestre. Mais ils ont commencé.

La fenêtre pour agir sans subir, elle est encore ouverte pour la plupart des ETI. Dans deux ou trois ans, pour certaines, elle ne le sera plus.

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