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5 milliards pour les gigainfras IA : investissement souverain ou vitrine sans lendemain ?

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# 5 milliards pour les gigainfras IA : investissement souverain ou vitrine sans lendemain ?

*En 2026, l'annonce de plusieurs gigainfrastructures IA concentrées en Île-de-France, portées par des capitaux publics et privés européens à hauteur de 5 milliards d'euros, a fait l'effet d'un signal fort. Mais pour les DSI de PME et d'ETI, que change concrètement cette brique de souveraineté ? Nous avons interrogé un directeur des systèmes d'information d'une ETI industrielle française, dont l'entreprise emploie plusieurs centaines de collaborateurs répartis sur trois pays européens. Il a accepté de parler librement, à condition de rester anonyme.*


RiffLab : Quand vous avez entendu parler de ces 5 milliards investis dans des gigainfras IA en Île-de-France, quelle a été votre première réaction en tant que DSI ?

Ma première réaction, honnêtement, c'était de la méfiance prudente. Pas du cynisme — de la méfiance professionnelle. Parce que j'ai vécu trop d'annonces souveraines qui finissaient par s'évaporer en conférences de presse. Mais cette fois, quelque chose sonne différemment. On parle d'infrastructures physiques, de datacenters, de capacités de calcul installées sur le sol européen. Ce n'est pas une promesse réglementaire ou un label. C'est du béton, du cuivre, des GPU. Et ça, ça change la conversation.

Ce que je veux voir maintenant, c'est qui accède à quoi, à quelles conditions, et avec quelle gouvernance des données. Parce qu'une gigainfra construite en France mais opérée selon une logique de dépendance vis-à-vis de fournisseurs américains, ça ne résout rien. L'enveloppe géographique ne suffit pas. Il faut que la chaîne de valeur entière — modèles, données, exploitation — reste sous contrôle européen.


RiffLab : Concrètement, pour une ETI comme la vôtre, ces investissements ouvrent-ils des possibilités nouvelles ou restez-vous spectateur d'une bataille qui se joue au-dessus de vous ?

Je pense qu'on est à un point d'inflexion réel. Jusqu'ici, quand un de mes métiers voulait déployer une capacité IA sérieuse, la réponse par défaut c'était l'offre dominante américaine. Pas par conviction, par facilité. L'écosystème était là, les API disponibles, les équipes formées. Aujourd'hui, je commence à voir émerger des alternatives européennes crédibles sur lesquelles ces gigainfras peuvent s'appuyer. Des capacités de calcul localisées, des modèles entraînés sur des corpus européens, des opérateurs qui jouent le jeu du RGPD sans astérisque.

Mais spectateur ? Non, je refuse ce terme. Il faut qu'on arrête de se considérer comme des consommateurs passifs de la tech. Ces 5 milliards ne servent à rien si les ETI comme la mienne ne se positionnent pas activement pour en tirer parti. Ça implique des choix de gouvernance, des recrutements ciblés, une revue de nos contrats en cours. C'est du travail, mais c'est notre travail.


RiffLab : Justement, parlons impact organisationnel. Quelles compétences internes estimez-vous indispensables à développer pour ne pas rester dépendant de prestataires extérieurs — qu'ils soient américains ou non ?

Il faut être lucide : on ne peut pas tout internaliser, et ce n'est pas l'objectif. Mais il y a un socle minimum en dessous duquel une organisation perd sa capacité à décider. Et ce socle, je l'identifie autour de trois axes.

Premier axe : la qualification des risques IA. Il me faut en interne des profils capables d'évaluer ce qu'un modèle fait vraiment avec les données qu'on lui soumet. Pas des experts en mathématiques du deep learning — des profils hybrides, à mi-chemin entre la gouvernance des données et l'architecture SI, qui comprennent les enjeux de souveraineté des données sans être noyés dans le code.

Deuxième axe : la contractualisation éclairée. On sous-estime massivement la compétence juridico-technique nécessaire pour négocier des contrats cloud ou IA qui protègent vraiment l'entreprise. J'ai besoin de gens qui lisent un DPA — un accord de traitement des données — comme ils liraient un contrat de fourniture critique. Ce n'est pas qu'une affaire de juristes.

Troisième axe : l'intégration, pas juste l'utilisation. La différence entre une entreprise qui subit la tech et une entreprise qui en tire parti, c'est sa capacité à intégrer les briques dans son propre SI plutôt qu'à se brancher en mode consommateur sur des plateformes fermées. Ça demande des architectes SI qui pensent portabilité et réversibilité dès le départ.


RiffLab : Ces gigainfras vont attirer des talents. N'y a-t-il pas un risque que les meilleures compétences IA européennes se concentrent autour de ces méga-projets, au détriment des ETI qui n'ont pas les mêmes moyens d'attraction ?

C'est une inquiétude légitime, et je la partage. La concentration des talents suit souvent la concentration des investissements. Si ces gigainfras créent des pôles d'excellence fermés sur eux-mêmes, on aura résolu un problème de capacité de calcul tout en aggravant un problème d'accès aux compétences pour le tissu économique intermédiaire.

Mais je veux nuancer. Ces infrastructures vont aussi créer un effet d'entraînement sur les formations, les écoles d'ingénieurs, les filières universitaires. Et si les pouvoirs publics jouent le jeu — ce qui n'est pas garanti, soyons honnêtes — on peut imaginer des dispositifs de mutualisation des compétences, des centres de ressources partagés, des programmes d'acculturation pour les équipes IT d'ETI. C'est le travail politique qui reste à faire autour de l'investissement infrastructurel.

De mon côté, j'ai décidé de ne pas attendre. J'ai restructuré mon plan de formation pour que chaque membre de mon équipe infrastructure comprenne les enjeux de souveraineté des données dans le contexte IA. Ce n'est pas une option, c'est une compétence de base désormais.


RiffLab : Sur la gouvernance, justement : comment faites-vous évoluer vos instances de décision SI pour que la souveraineté numérique ne reste pas un discours mais devienne un critère opérationnel réel ?

J'ai imposé un principe simple dans notre comité d'architecture : tout nouveau projet intégrant une composante IA doit passer par une grille de qualification souveraineté avant validation budgétaire. Ce n'est pas une contrainte idéologique — c'est de la gestion de risque. On documente : où sont traitées les données, qui en a la clé de lecture, quel est le niveau de réversibilité si on veut changer de prestataire dans trois ans.

Ce qui a changé avec l'annonce de ces gigainfras, c'est que cette grille commence à avoir des réponses satisfaisantes pour des cas d'usage IA avancés. Avant, on se retrouvait systématiquement à devoir concéder sur un ou plusieurs critères souverains. L'écosystème européen rattrapait son retard mais restait insuffisant sur la puissance de calcul disponible localement. Là, on entre dans une phase où le compromis n'est plus obligatoire.


RiffLab : Un mot pour les DSI qui lisent cet article et qui se demandent si le moment est venu de rompre avec leurs dépendances actuelles vis-à-vis des acteurs américains ?

Je leur dis : le moment est venu, mais ne sautez pas dans le vide. La rupture pour la rupture est une erreur autant que l'inertie par confort. Ce que je préconise, c'est une stratégie de sortie progressive et documentée. Identifiez vos points de dépendance critique — là où un changement de conditions contractuelles d'un acteur américain vous mettrait en danger opérationnel. Ce sont ces points-là qu'il faut adresser en priorité.

Et soyez exigeants avec les acteurs européens. Le fait qu'une solution soit européenne ne la rend pas automatiquement meilleure ou plus souveraine. Regardez la gouvernance réelle, l'architecture de données, les engagements contractuels. Ces 5 milliards d'investissement ne valent que si l'exigence des clients — nous, les DSI — force l'écosystème à se hisser au niveau. C'est notre responsabilité collective, pas seulement celle des investisseurs ou des pouvoirs publics.

Il faut arrêter de déléguer notre souveraineté numérique à d'autres. On en est les premiers acteurs.


*Propos recueillis par la rédaction de RiffLab Media. L'interlocuteur a souhaité conserver l'anonymat.*

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