Gigafactories IA : l'Europe a les appels d'offres, il lui reste à avoir le courage de s'en servir
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# Gigafactories IA : l'Europe a les appels d'offres, il lui reste à avoir le courage de s'en servir
Il y a quelque chose d'historique dans ce qui se joue en ce moment sur le continent. Plusieurs États membres ont lancé ou finalisé leurs appels d'offres pour des gigafactories IA — ces infrastructures de calcul massivement parallèle destinées à entraîner et faire tourner les grands modèles de demain. La France, l'Allemagne, la Pologne, l'Espagne : la carte européenne commence à se couvrir de projets. Sur le papier, c'est exactement ce que les souverainistes numériques réclamaient depuis des années.
Mais je vais être honnête : je ne pavoise pas encore. Parce qu'un appel d'offres, ce n'est pas une politique industrielle. C'est une intention. Et entre l'intention et l'émancipation réelle vis-à-vis des fournisseurs américains de silicium — NVIDIA en tête —, il y a un gouffre que nos décideurs publics n'ont pas encore eu le courage de franchir franchement.
Le piège est dans les spécifications techniques
Voilà ce qui me préoccupe concrètement. Quand on lit certains appels d'offres en détail — ceux qui ont fuité, ceux qui sont publics — on trouve régulièrement des formulations qui *de facto* écrivent NVIDIA dans les réponses attendues. Des références à des architectures CUDA, des exigences de compatibilité avec des frameworks qui ne tournent proprement que sur un écosystème bien précis. On ne cite pas la marque, bien sûr. Mais tout le monde comprend.
C'est un classique de la commande publique mal pensée : on rédige les specs à partir de ce qu'on connaît, c'est-à-dire à partir de ce qui domine déjà le marché. Et ce faisant, on verrouille l'avenir avant même que le projet ne commence. Les gigafactories européennes risquent alors de devenir de très belles vitrines politiques… entièrement câblées avec du matériel californien, soumises aux restrictions d'export américaines, aux politiques de licences unilatérales et aux hausses de prix décidées à Santa Clara.
Je ne dis pas que c'est inévitable. Je dis que c'est le scénario par défaut si personne ne prend la peine de bousculer les habitudes.
SiPearl existe. Pourquoi ne pas s'en servir ?
La bonne nouvelle — et il y en a une — c'est que l'Europe n'est pas désarmée. SiPearl, le concepteur français de processeurs HPC issu du programme EuroHPC, a produit Rhea, une puce conçue spécifiquement pour les supercalculateurs et les charges d'inférence lourde. Ce n'est pas un gadget académique. C'est une réponse industrielle sérieuse, fruit d'années de travail et d'argent public européen.
Alors la question que je pose à tous les responsables des achats publics qui liront ces lignes : combien de vos appels d'offres gigafactory mentionnent explicitement une préférence pour les architectures européennes ? Combien intègrent un critère de souveraineté technologique dans le scoring des offres, au même titre que la performance brute ou le coût ?
Il ne s'agit pas de protectionnisme aveugle. Il s'agit de cohérence. On ne peut pas financer la R&D d'une filière puces européenne d'un côté, et ignorer ses productions dans les marchés publics de l'autre. C'est exactement ce qu'ont compris les États-Unis avec le CHIPS Act et ses clauses de préférence nationale. Nous avons le droit — et le devoir — de faire pareil.
Le vrai risque : une souveraineté de façade
Ce que je redoute le plus, c'est le scénario du meilleur des mondes apparent. Des gigafactories inaugurées en grande pompe, des drapeaux européens, des discours sur l'autonomie stratégique — et en dessous, une dépendance totale aux GPU américains, aux logiciels américains, aux conditions générales d'utilisation américaines.
Ce serait pire que rien. Parce que ça donnerait l'illusion du travail accompli, et couperait court à toute pression pour aller plus loin. Les DSI et CTO des ETI européennes qui pensent pouvoir s'appuyer sur ces infrastructures pour sortir de leur dépendance cloud US se retrouveraient avec exactement le même problème, juste déplacé d'un niveau.
La souveraineté numérique ne se décrète pas. Elle se construit dans les détails contractuels, dans les clauses de réversibilité, dans les choix d'architecture matérielle. Et en ce moment, ces détails-là sont encore trop souvent sacrifiés à la facilité.
Ce que l'Europe doit exiger dès maintenant
Je pense qu'il faut être direct sur ce que ces appels d'offres devraient imposer, sans attendre.
D'abord, une clause de localisation des données et des modèles entraînés, juridiquement opposable, avec des audits réels. Pas une déclaration sur l'honneur.
Ensuite, une exigence de diversification des fournisseurs matériels. Pas un mono-fournisseur, quel qu'il soit. L'Europe a besoin que ses gigafactories testent et valident plusieurs architectures en parallèle — y compris les acteurs émergents européens — pour ne pas se retrouver dans dix ans dans la même situation qu'aujourd'hui avec le cloud.
Enfin, une gouvernance européenne réelle de ces infrastructures, pas une délégation à des opérateurs qui sous-traitent l'essentiel à des acteurs non-européens. EuroHPC a montré que c'était possible à l'échelle des supercalculateurs. Il faut étendre ce modèle.
Le moment est maintenant, pas dans cinq ans
L'IA industrielle n'attend pas. Les entreprises européennes qui ont besoin de capacité de calcul souveraine font leurs choix aujourd'hui. Certaines s'engagent sur des contrats pluriannuels avec des acteurs américains faute d'alternative crédible en Europe. Chaque mois de retard sur les gigafactories, c'est un mois de plus où le lock-in s'installe, où les habitudes se forment, où le coût du changement futur augmente.
Je crois sincèrement que l'Europe peut gagner ce pari industriel. Pas parce que je suis naïvement optimiste, mais parce que les conditions objectives sont réunies comme elles ne l'ont jamais été : argent public mobilisé, acteurs industriels qui existent, marché intérieur suffisamment large pour justifier les investissements.
Mais une fenêtre d'opportunité, ça se ferme. Et si nos appels d'offres restent des coquilles vides sur la question de la souveraineté matérielle, nous aurons raté l'une des rares chances de dessiner nous-mêmes notre avenir numérique.
L'Europe a les appels d'offres. Il lui reste à avoir le courage des exigences.
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