Gemini imposé par Google : le DSI qui dit non raconte pourquoi il ne reviendra pas en arrière
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# Gemini imposé par Google : le DSI qui dit non raconte pourquoi il ne reviendra pas en arrière
*En 2026, Google a achevé l'intégration de Gemini dans l'ensemble de ses services professionnels — moteur de recherche, Workspace, Chrome, Android. Pour des milliers d'entreprises européennes qui n'ont rien signé, rien validé, rien demandé, l'IA américaine est désormais là, dans les flux de données, dans les requêtes internes, dans les outils du quotidien. Nous avons rencontré un DSI d'une ETI industrielle française de taille intermédiaire. Il a choisi de sortir. Il nous explique comment, et surtout pourquoi il aurait dû le faire bien avant.*
RiffLab : On parle beaucoup de l'intégration de Gemini dans Google Search et Workspace. Mais concrètement, dans votre quotidien d'entreprise, qu'est-ce que ça a changé — et quand l'avez-vous réalisé ?
Je vais vous dire quelque chose qui peut paraître trivial : je l'ai réalisé le jour où un de mes ingénieurs m'a dit qu'il avait posé une question sur un dossier client dans la barre de recherche Google Chrome, depuis son poste de travail de l'entreprise, et que Gemini lui avait fourni une synthèse. Une synthèse. À partir d'une requête formulée en contexte professionnel, sur un navigateur synchronisé avec un compte Google Workspace de l'entreprise. Personne n'avait activé quoi que ce soit. C'est arrivé par défaut, dans une mise à jour silencieuse. Ce jour-là, j'ai compris que la question n'était plus théorique. Nos données de travail — pas des données personnelles au sens RGPD, mais des fragments d'information métier — avaient nourri une interaction avec un modèle dont je ne connais ni l'architecture exacte, ni les conditions réelles de traitement, ni la localisation effective des inférences. Et contractuellement, je n'avais pas grand-chose à opposer. Nous avions accepté les conditions générales de Workspace. C'est là où tout se joue.
RiffLab : Justement, sur le plan contractuel — les entreprises signent des contrats avec Google. Est-ce que la question des mises à jour unilatérales d'usage est vraiment un angle mort juridique, ou est-ce qu'on dramatise ?
On ne dramatise pas, on sous-estime. Les contrats SaaS à l'américaine fonctionnent sur un principe que peu de juristes internes de PME ou d'ETI lisent vraiment jusqu'au bout : le droit de modifier les fonctionnalités, les modèles de traitement et les conditions d'usage avec un préavis qui peut être minimal — parfois trente jours, parfois moins pour ce qui est qualifié d'"amélioration". Gemini dans Search, ce n'est pas présenté comme un nouveau service : c'est une évolution du service existant. Vous n'avez pas à re-signer. Vous êtes réputé avoir accepté. Et si vous voulez sortir, vous avez le délai de résiliation prévu — souvent annuel — et vous perdez tout l'écosystème en même temps : les mails, le drive, l'agenda, les outils collaboratifs. C'est exactement ça, le verrouillage. Ce n'est pas un choix, c'est une architecture de dépendance.
RiffLab : Vous parlez d'architecture de dépendance. Mais beaucoup de DSI répondront que leurs équipes utilisent Google depuis quinze ans, que la productivité est réelle, et que remplacer tout ça est une chimère opérationnelle. Comment vous leur répondez ?
Je leur réponds que j'ai dit exactement la même chose pendant sept ans. Et je leur pose une question en retour : combien de fois avez-vous renegocié vos conditions avec cet acteur ? Combien de fois avez-vous eu une vraie alternative à mettre sur la table pour obtenir autre chose qu'un sourire de votre account manager ? La dépendance, ce n'est pas seulement technique. C'est la perte de position de négociation. Quand vous n'avez aucune alternative crédible déployée, même partielle, vous acceptez tout. Les hausses tarifaires, les nouvelles fonctionnalités non demandées, les intégrations d'IA par défaut. J'ai commencé la migration par la couche la plus visible et la plus symbolique : le moteur de recherche interne. Pas le mail, pas l'agenda. Juste la brique par laquelle nos collaborateurs interrogent nos systèmes d'information au quotidien. C'est là que Gemini s'incrustait le plus. Et c'est là que j'avais le plus de levier culturel pour amorcer un changement sans déclencher une révolution.
RiffLab : Quelle solution européenne avez-vous retenue pour ce moteur de recherche interne ? Et est-ce que le niveau de service est réellement comparable ?
Je ne vais pas faire la promotion d'un produit ici, et je vous demanderai de ne pas transformer cet entretien en test comparatif. Ce que je peux dire, c'est que des solutions existent, hébergées en Europe, auditables contractuellement, et dont les modèles d'IA intégrés — quand il y en a — ne sont pas des boîtes noires dont les serveurs d'inférence sont quelque part entre l'Iowa et Singapour. Est-ce que le niveau de service est identique ? Non. Est-ce que l'écart est rédhibitoire ? Non plus, dès lors que vous avez connecté correctement vos sources de données internes. La vraie question n'est pas "est-ce aussi bien que Google" — c'est la mauvaise question, celle que l'acteur américain a réussi à imposer comme unique critère. La vraie question, c'est : est-ce suffisant pour ce dont mes équipes ont besoin, avec un niveau de maîtrise que je ne peux pas avoir avec l'autre ?
RiffLab : Vous mentionnez des modèles d'IA dont les inférences seraient localisées hors d'Europe. Est-ce que ce n'est pas là une peur un peu fantasmatique ? Le RGPD, les clauses contractuelles standard de l'UE — ça ne protège pas suffisamment ?
Le RGPD protège les données personnelles au sens strict. Il ne protège pas les données métier, les flux de recherche interne, les requêtes formulées par des ingénieurs sur des projets industriels, les patterns d'utilisation qui révèlent vos priorités stratégiques. Et les clauses contractuelles standard de l'UE — les fameux SCCs — créent une obligation formelle pour le prestataire, mais elles ne créent pas de capacité de contrôle réelle pour vous. Vous ne pouvez pas auditer Google. Vous ne pouvez pas demander où exactement a été traitée l'inférence qui a répondu à votre collaborateur ce matin. Vous faites confiance à un document contractuel que vous n'avez pas négocié et dont la violation éventuelle vous obligerait à attaquer en justice un acteur dont la capitalisation dépasse le PIB de plusieurs États membres de l'UE. C'est ça, la dépendance réelle. Pas un fantasme — une asymétrie de pouvoir documentée.
RiffLab : Dernière question, et elle est directe : est-ce que vous pensez que la majorité des DSI européens va vraiment bouger, ou est-ce que dans cinq ans, Gemini sera simplement partout et personne n'aura résisté ?
Je pense que ceux qui bougent aujourd'hui ne le font pas par idéologie. Ils le font parce qu'ils ont eu un signal concret — un incident, une hausse tarifaire soudaine, une fonctionnalité imposée qui a déclenché une question du RSSI ou du DPO, une clause découverte trop tard. Le déclencheur est presque toujours opérationnel, pas politique. Et c'est bien comme ça, d'ailleurs. Mais ce que je crains, c'est que beaucoup attendent un incident majeur avant d'agir — une fuite, une décision réglementaire américaine qui crée un conflit de lois, un transfert forcé vers une juridiction incompatible avec nos obligations européennes. À ce moment-là, la migration ne sera plus un projet maîtrisé. Ce sera une urgence. J'aurais pu attendre ce moment. Je ne l'ai pas fait. Et la seule chose que je regrette, c'est de ne pas l'avoir fait deux ans plus tôt.
*Cet entretien a été réalisé avec un DSI d'une ETI industrielle française. Son identité est préservée à sa demande.*
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