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Fusion Warner-Paramount bloquée : pendant que l'empire américain se fissure, les DSI européens ont une fenêtre

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# Fusion Warner-Paramount bloquée : pendant que l'empire américain se fissure, les DSI européens ont une fenêtre

*En 2026, le blocage réglementaire de la fusion Warner-Paramount a fait trembler le marché mondial de la vidéo en ligne. Pour les DSI européens, ce n'est pas un fait divers médiatique : c'est un signal opérationnel. On a interrogé un directeur des systèmes d'information d'une ETI industrielle française, qui pilote depuis deux ans une stratégie de désengagement progressif des plateformes américaines pour la vidéo d'entreprise — formation, communication interne, diffusion client.*


RiffLab : Le blocage de cette fusion, vous l'avez suivi comment ? Comme un événement médiatique ou comme quelque chose qui vous concernait directement ?

Directement. Dès que j'ai vu que la fusion était bloquée pour des raisons antitrust, j'ai compris que l'instabilité allait durer — probablement deux à trois ans de restructuration, de revente d'actifs, de repositionnement commercial. Et dans cet intervalle, les catalogues bougent, les API changent, les conditions tarifaires sont renégociées. Pour moi, c'est exactement le moment où une dépendance à un acteur américain dominant devient un risque opérationnel concret. Pas une abstraction politique : un risque de continuité de service.

Nous utilisions jusqu'en 2024 une plateforme américaine pour toute notre vidéo d'entreprise — formation interne, webinaires clients, diffusion de contenu produit. Quand j'ai vu que l'écosystème se fragmentait côté américain, j'ai accéléré un chantier que j'avais en liste d'attente depuis un an.


RiffLab : Accéléré comment ? Concrètement, ça a commencé par quoi dans votre organisation ?

Par un audit de dépendance. Pas un audit technologique — un audit de compétences. La vraie question que je me suis posée : si demain mon contrat avec l'acteur américain est suspendu, résilié, ou si les conditions changent unilatéralement, est-ce que j'ai en interne les gens capables de piloter une migration ? La réponse était non. J'avais des utilisateurs, pas des opérateurs.

Donc la première décision a été RH, pas technique. J'ai identifié deux profils dans mon équipe qui avaient des appétences pour la gestion de plateformes vidéo — encodage, gestion des droits, diffusion en streaming. Je les ai sortis de leurs missions quotidiennes pendant quatre semaines pour qu'ils montent en compétence sur des solutions hébergées en Europe. C'est ça, la vraie souveraineté : avoir des gens capables de faire tourner la machine, pas juste de cliquer sur une interface.


RiffLab : Vous citez la montée en compétence interne. Mais beaucoup de DSI d'ETI nous disent qu'ils n'ont pas les moyens de se payer ces compétences en interne. C'est un luxe ?

C'est une fausse économie de ne pas le faire. Regardez où va l'argent aujourd'hui dans la plupart des ETI : en licences, en support, en intégrations facturées à la journée par des ESN qui travaillent elles-mêmes sur des plateformes américaines. Vous payez la dépendance sans vous en rendre compte.

Ce que j'ai fait, c'est réallouer une partie de ce budget vers de la formation certifiante en interne et vers un recrutement ciblé — un profil « architecte vidéo et médias » qui n'existait pas dans mon organigramme. Ce n'est pas un poste de niche : c'est devenu stratégique dès qu'on a compris que la vidéo traversait tous nos processus métier. Formation, relation client, documentation technique, communication de crise. Si ce vecteur est entre les mains d'un acteur américain dont la gouvernance vous échappe, vous avez un angle mort dans votre SI.


RiffLab : Sur la gouvernance justement — quel changement de processus avez-vous mis en place pour éviter de reproduire le même schéma de dépendance avec un autre fournisseur, européen cette fois ?

Nous avons introduit ce qu'on appelle en interne un « score de réversibilité » dans toutes nos évaluations fournisseur. C'est simple : avant de signer un contrat avec n'importe quel éditeur, on se pose trois questions. Est-ce que mes données sont exportables dans un format standard sans intervention du fournisseur ? Est-ce que je peux faire tourner une version dégradée du service en autonomie si le contrat est rompu ? Est-ce que j'ai en interne quelqu'un capable de piloter la sortie ?

Si la réponse à l'une de ces trois questions est non, on ne signe pas — ou on négocie contractuellement ces points avant. Ce processus s'applique aussi aux acteurs européens. La souveraineté ne se décrète pas en choisissant un hébergeur français : elle se construit dans les clauses du contrat et dans les compétences de vos équipes.

Ce que le blocage de la fusion Warner-Paramount m'a rappelé, c'est que même les géants peuvent se retrouver en situation de désorganisation interne. Et que leurs clients subissent les turbulences sans avoir été consultés.


RiffLab : Des acteurs européens de la vidéo en entreprise commencent à se positionner sur ce créneau. Comment vous évaluez leur maturité pour répondre aux besoins d'une ETI comme la vôtre ?

Avec pragmatisme. Il y a des acteurs sérieux, notamment dans l'espace Peertube hébergé et dans des solutions de vidéo on-premise ou cloud souverain. Certains éditeurs nordiques et français ont des offres qui couvrent les cas d'usage essentiels — diffusion live, VOD, intégration LMS pour la formation. Ils ne proposent pas forcément toutes les fonctionnalités de l'acteur dominant américain, et je l'assume. Mon critère n'est pas la parité fonctionnelle : c'est la couverture de mes cas d'usage prioritaires avec une gouvernance des données qui me convient.

Là où j'appelle à la vigilance pour mes pairs DSI : certains acteurs européens ont levé des fonds américains ou sont en train de le faire. Il faut lire les structures capitalistiques, pas seulement les labels « made in Europe ». Un éditeur allemand dont le financement majoritaire est côté Silicon Valley, dans deux ans, peut très bien être racheté ou soumis à des injonctions légales américaines. Ce n'est pas de la paranoïa, c'est de la due diligence normale.


RiffLab : Quel serait votre conseil le plus concret pour un DSI d'ETI qui lit cet article et qui se dit « je suis encore 100 % sur des solutions américaines pour ma vidéo d'entreprise » ?

Ne commencez pas par choisir un outil. Commencez par cartographier. En une semaine, vous pouvez lister tous les points de votre SI où une plateforme américaine de vidéo intervient — formation, onboarding, webinaires, communication interne, support client. Pour chacun, posez-vous la question : quel est mon plan B si ce service est indisponible pendant 72 heures ? Si vous n'avez pas de réponse, vous avez votre feuille de route.

Ensuite, identifiez dans votre équipe qui a la capacité d'opérer une alternative. Si personne, c'est votre premier investissement — avant même de choisir un outil européen. Un outil souverain mal opéré, c'est pire qu'une dépendance américaine bien maîtrisée : au moins, dans le second cas, vous savez où vous êtes vulnérable.

Le blocage de la fusion Warner-Paramount est une opportunité parce qu'il désorganise un marché qui était verrouillé. Les fenêtres de ce type ne durent pas. Dans dix-huit mois, les acteurs américains se seront restructurés et verrouillés de nouveau. C'est maintenant qu'on négocie, qu'on pilote, qu'on form ses équipes.


*Directeur des Systèmes d'Information, ETI industrielle française, 800 collaborateurs. Pilote depuis 2024 un programme de réduction des dépendances numériques vis-à-vis des plateformes américaines.*

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