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EQT et la souveraineté tech : quand le capital privé joue les pompiers de l'Europe

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Quand un fonds suédois rachète ce que Bruxelles n'a pas su construire

Une question s'impose en 2026 : qui finance vraiment la souveraineté technologique européenne ?

La réponse officielle, c'est l'État. Les plans, les programmes, les déclarations d'intention. Mais la réponse de terrain, elle, pointe de plus en plus vers un acteur inattendu : EQT, le géant suédois du capital-investissement privé (aussi appelé *private equity*, ou PE).

Ce mouvement mérite qu'on s'y arrête. Pas pour le célébrer. Mais pour en comprendre les implications — concrètes — pour les DSI et CTO qui construisent leur SI en ce moment.


D'abord, de quoi parle-t-on ?

EQT, c'est un fonds d'investissement fondé à Stockholm. Son métier : prendre des participations majoritaires ou minoritaires dans des entreprises, les restructurer, les développer, puis les revendre. Du capital-investissement classique, en apparence.

Sauf qu'en 2025-2026, EQT a multiplié les acquisitions et prises de participation dans des acteurs technologiques européens — infrastructure cloud, cybersécurité, logiciels B2B. Des secteurs qui sont précisément au cœur de la dépendance européenne vis-à-vis des acteurs américains.

Ce n'est pas un acte militant. C'est une stratégie de rendement. Mais les effets, eux, sont structurants.


Le problème de fond : l'Europe publique est lente

Pour comprendre pourquoi ce mouvement compte, il faut partir d'un constat simple.

L'Union européenne a une ambition affichée de souveraineté numérique. GAIA-X (le projet de cloud européen interopérable), le Cyber Resilience Act (règlement européen sur la résilience cyber des produits numériques), le Data Act... Les textes existent. Les intentions sont là.

Mais entre l'intention réglementaire et le financement opérationnel d'une alternative crédible aux GAFAM — Google, Apple, Facebook (Meta), Amazon, Microsoft — il y a un gouffre. Les programmes publics européens avancent lentement. Les appels à projets sont longs. Les fonds arrivent tardivement.

Pendant ce temps, les acteurs américains, eux, ne ralentissent pas. Ils investissent, rachètent, verrouillent les contrats.

C'est dans ce vide que le capital privé — EQT en tête — s'est engouffré.


Ce que ça change pour les acteurs européens

Prenons l'angle concret. Quand EQT investit dans un éditeur de logiciels B2B ou un opérateur d'infrastructure européen, deux choses se produisent simultanément.

La bonne nouvelle : l'entreprise dispose enfin de capitaux pour recruter, développer son produit, tenir face à la concurrence américaine. Sans cet argent, certains acteurs auraient simplement été rachetés par des groupes américains — ou auraient disparu.

Le signal d'alerte : un fonds de PE n'est pas un acteur public. Son horizon, c'est la sortie — la revente, dans cinq à sept ans en général. La question que doit se poser tout DSI qui s'appuie sur un acteur financé par ce type de fonds est simple : *à qui sera-t-il revendu demain ?*

Une entreprise européenne de cybersécurité rachetée par EQT aujourd'hui peut très bien être cédée à un acteur américain demain, si le prix est bon. La souveraineté, dans ce schéma, n'est pas garantie. Elle est contingente.


La vraie question pour les DSI : sur quoi bâtir ?

Pour un DSI ou un RSSI — Responsable de la Sécurité des Systèmes d'Information — qui cherche à réduire sa dépendance aux plateformes américaines, ce contexte crée une difficulté réelle.

S'appuyer sur un acteur européen financé par du capital privé, c'est mieux que de s'appuyer directement sur un GAFAM. Mais ce n'est pas suffisant pour parler de souveraineté pérenne.

La vraie robustesse, elle vient de critères que le bilan financier d'un fonds ne mesure pas : où sont hébergées les données ? Sous quelle juridiction ? Le code source est-il auditable ? Existe-t-il une gouvernance européenne des décisions produit ?

Ces questions ne sont pas antinomiques avec le capital privé. Mais elles ne sont pas automatiquement garanties par lui non plus.


Ce que l'Europe doit retenir

EQT joue un rôle que la puissance publique européenne n'a pas su jouer assez vite. C'est un fait. Et dans l'immédiat, cela bénéficie à des acteurs qui, sans ce soutien, auraient décroché.

Mais confondre *financement privé d'acteurs européens* et *souveraineté numérique européenne*, ce serait une erreur stratégique.

La souveraineté, ce n'est pas une question de passeport du fonds. C'est une question de contrôle durable — sur les données, sur les algorithmes, sur les décisions de roadmap produit.

Tant que l'Europe publique ne sera pas en mesure de financer ses propres champions à la hauteur des enjeux, le capital privé comblera le vide. Utile à court terme. Insuffisant à long terme.

Pour les DSI qui construisent leur SI aujourd'hui : identifier l'actionnaire d'un fournisseur n'est plus une curiosité. C'est une due diligence de souveraineté.

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