RiffLab Media

Ecritel à +9% : bonne nouvelle, mais posons les vraies questions sur notre dépendance

Date Published

# Ecritel à +9% : bonne nouvelle, mais posons les vraies questions sur notre dépendance

On me dit que je dois me réjouir. Ecritel affiche une croissance de 9%, des clients qui migrent, une alternative européenne qui gagne du terrain face aux géants américains. Dans les cercles DSI que je fréquente, certains parlent déjà d'un « signal fort ». Je veux bien. Mais avant de sabrer le champagne, permettez-moi de poser les questions que personne ne pose quand une bonne nouvelle souverainiste arrive.

Parce que 9%, c'est une croissance. Ce n'est pas encore une révolution. Et confondre les deux, c'est exactement le genre d'erreur qui nous a conduits, il y a quinze ans, à signer des contrats pluriannuels avec des acteurs américains en nous disant que « c'était provisoire ».

Le vrai problème n'est pas l'hébergeur. C'est nous.

Quand une ETI choisit Ecritel plutôt qu'un acteur américain dominant, elle fait un choix politique autant que technique. Et c'est bien. Mais ce que j'observe sur le terrain — et ce que les chiffres de croissance ne disent jamais — c'est l'état des équipes qui réceptionnent ce choix en interne.

Combien de ces entreprises qui migrent vers un hébergeur souverain ont, en parallèle, formé leurs équipes à reprendre la main sur leur architecture ? Combien ont un architecte cloud interne capable de dialoguer d'égal à égal avec le prestataire, quelle que soit sa nationalité ? Combien ont documenté leurs processus de façon à ne pas être captives du support de leur hébergeur dans six mois ?

La réponse honnête, c'est : très peu. Et c'est là que le bât blesse.

Changer d'hébergeur sans changer d'organisation, c'est repeindre la façade. On est passé d'une dépendance américaine à une dépendance européenne. C'est moralement préférable, c'est juridiquement plus solide au regard du RGPD et du Cloud Act, mais c'est structurellement identique : vous n'avez toujours pas repris la main sur votre SI.

La gouvernance, angle mort de toutes les migrations

Voici ce que j'entends rarement dans les retours de migration vers des acteurs souverains : qui, dans l'entreprise, est propriétaire de la relation contractuelle ? Qui lit vraiment les SLA ? Qui est capable de contester une clause d'évolution tarifaire ou de réversibilité dans deux ans ?

Dans la plupart des PME/ETI que je connais, la réponse est : personne, ou presque. Il y a un DSI qui fait confiance, un prestataire qui délivre, et entre les deux un vide de gouvernance abyssal. Ce vide, les acteurs américains l'ont exploité méthodiquement pendant des années — lock-in applicatif, APIs propriétaires, formats de données non interopérables. Rien ne dit qu'un acteur européen en croissance n'aura pas, lui aussi, ses propres mécanismes de captation.

La souveraineté numérique ne se délègue pas à un prestataire, même européen. Elle se construit en interne, avec des compétences, des processus et une gouvernance. C'est inconfortable à dire quand tout le monde célèbre une success story française, mais c'est la vérité.

Ce que cette croissance devrait déclencher dans votre organisation

Si la croissance d'Ecritel signifie quelque chose d'utile pour les DSI qui me lisent, c'est ceci : le marché européen de l'hébergement souverain commence à avoir une profondeur suffisante pour que vous puissiez négocier. Ce n'était pas évident il y a encore cinq ans. Aujourd'hui, la concurrence entre acteurs européens existe. Elle est réelle. Et elle doit vous profiter.

Mais pour en profiter, il faut être capable de comparer, de challenger, de sortir. Et pour sortir, il faut avoir investi dans trois choses que les budgets IT sous-financent chroniquement.

Premièrement, la compétence d'architecture interne. Pas nécessairement une armée d'ingénieurs, mais au moins une personne — ou un binôme — capable de comprendre ce qui tourne, pourquoi, et comment ça pourrait tourner ailleurs. Sans ça, vous êtes structurellement captif de quiconque opère votre infrastructure, européen ou pas.

Deuxièmement, la documentation souveraine. Vos runbooks, vos schémas d'architecture, vos procédures d'exploitation : sont-ils chez vous ou chez votre prestataire ? La réponse à cette question est souvent révélatrice d'un niveau de dépendance que les contrats ne disent pas.

Troisièmement, la culture de la réversibilité. Chaque décision d'infrastructure devrait intégrer, dès le départ, une question simple : comment on sort de là ? Pas parce qu'on anticipe une rupture, mais parce que la réversibilité est la condition de la liberté de choix. Et la liberté de choix est la définition même de la souveraineté.

Ne reproduisons pas avec les acteurs européens ce qu'on a fait avec les américains

Je ne veux pas être celui qui plombe une bonne nouvelle. La croissance d'un acteur européen face aux géants américains est, objectivement, une donnée positive pour l'écosystème. Elle valide qu'il existe une demande, une qualité de service perçue, une alternative crédible. C'est non négligeable.

Mais j'ai vu trop d'entreprises traiter le « passage au cloud souverain » comme une case cochée, une réponse à une obligation réglementaire, une communication RSI valorisante pour leur COMEX. Elles ont changé de prestataire. Elles n'ont pas changé de posture.

Or c'est la posture qui compte. Une organisation numériquement souveraine n'est pas une organisation qui a choisi le bon hébergeur. C'est une organisation qui sait ce qu'elle fait tourner, pourquoi, comment elle en sortirait, et qui dispose en interne des compétences pour le prouver.

Ecritel à +9%, c'est une bonne nouvelle pour le marché. Mais la vraie question pour votre DSI, aujourd'hui, c'est : si demain Ecritel changeait de politique tarifaire, fusionnait avec un acteur qui vous convient moins, ou simplement ne répondait plus à vos besoins d'évolution — combien de semaines vous faudrait-il pour migrer sans douleur ?

Si la réponse vous met mal à l'aise, ce n'est pas un problème d'hébergeur. C'est un problème d'organisation. Et c'est le seul problème qui vaille vraiment la peine d'être résolu.

Cet article vous a été utile ?

Recevez chaque vendredi nos analyses sur les alternatives souveraines SaaS. Pas de spam.

Pas de spam. Désinscription en un clic. Données hébergées en Europe.

Ecritel +9% : l'alternative cloud européenne face aux GAFAM | Payload Website Template | RiffLab Media