« On sait ce qu'on risque, mais on n'agit pas » : un DSI face au paradoxe européen de l'IA
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# « On sait ce qu'on risque, mais on n'agit pas » : un DSI face au paradoxe européen de l'IA
*En 2026, la plupart des DSI européens ont conscience des risques liés à la dépendance aux outils d'intelligence artificielle américains. Pourtant, les migrations restent rares, les arbitrages s'éternisent, et les équipes IT continuent de travailler avec des solutions dont elles ne maîtrisent ni les données ni les conditions d'accès. Un directeur des systèmes d'information d'une ETI industrielle française nous explique pourquoi — et à quel prix.*
RiffLab : Ça fait deux ans qu'on parle de souveraineté numérique en Europe. Sur le terrain, dans votre quotidien, qu'est-ce qui a réellement changé ?
Franchement ? Peu de choses. On a beaucoup cartographié, beaucoup audité. Nos équipes savent identifier un risque de dépendance, elles connaissent le vocabulaire — lock-in, CLOUD Act, transferts de données hors UE. Mais entre le diagnostic et la décision, il y a un gouffre. Ce gouffre, c'est du temps. Et du temps perdu, ça a un coût réel, même s'il est invisible dans les bilans.
Concrètement, mes équipes travaillent encore au quotidien avec des outils de productivité dont les serveurs sont aux États-Unis, dont les mises à jour arrivent sans prévenance, et dont les conditions générales peuvent changer du jour au lendemain. On le sait. On en parle en comité. Et on continue.
RiffLab : Pourquoi cette inertie ? Qu'est-ce qui bloque réellement ?
Il y a trois freins, dans mon expérience.
Le premier, c'est la charge cognitive. Mes équipes IT sont déjà sous pression. Migrer un outil de collaboration ou une suite bureautique, ça ne se fait pas en weekend. Ça prend des mois de conduite du changement, de formation, de gestion des résistances utilisateurs. Quand vous avez le choix entre stabiliser ce qui existe et lancer une migration risquée, vous stabilisez. C'est humain.
Le deuxième frein, c'est l'absence de signal fort en interne. La souveraineté numérique, c'est encore trop souvent perçu comme un sujet politique ou réglementaire — pas comme un sujet business. Tant que la direction générale ne le met pas dans les priorités stratégiques, le DSI n'a pas les moyens d'arbitrer en faveur d'une solution européenne moins intégrée, même si elle est meilleure sur le fond.
Le troisième frein — et c'est celui qu'on évoque le moins —, c'est la maturité inégale des alternatives européennes. Je ne dis pas qu'elles n'existent pas. Mais elles ne sont pas toutes au même niveau d'intégration, de support, d'écosystème partenaire. Et mes équipes, elles, doivent livrer. Elles n'ont pas le luxe d'être des pionnières.
RiffLab : Quand vous parlez de coût de l'indécision, vous pensez à quoi précisément ? Comment ça se matérialise pour une équipe IT ?
C'est une très bonne question, parce que ce coût est rarement visible sur une ligne budgétaire.
Le premier coût, c'est la dépendance qui s'approfondit. Chaque mois que vous restez sur un outil d'un acteur américain dominant, vos équipes développent des compétences, des habitudes, des automatisations qui renforcent le lock-in. Le lock-in, pour ceux qui découvrent le terme, c'est quand vous êtes tellement intégré à un outil qu'en partir devient techniquement ou économiquement prohibitif. Vous ne partez plus parce que vous ne pouvez plus.
Le deuxième coût, c'est l'exposition aux décisions unilatérales. En 2026, on a vu des hausses tarifaires, des retraits de fonctionnalités, des changements de politique d'utilisation des données — décidés sans consultation en Europe. Chaque fois, mes équipes ont dû adapter, corriger, reconfigurer. Ce sont des heures non planifiées, absorbées en silence.
Le troisième coût, c'est le risque réglementaire. Le RGPD — le Règlement Général sur la Protection des Données — impose des obligations sur le traitement et la localisation des données personnelles. Si demain un audit révèle que vos données RH ou commerciales transitent par des serveurs hors UE sans garanties suffisantes, vous êtes exposé. Ce risque dort dans vos outils actuels, et personne ne sait exactement quand il va se réveiller.
RiffLab : L'IA générative a accéléré ce phénomène ?
Masssivement. Et c'est là que je commence à m'inquiéter sérieusement.
Avant, la dépendance concernait surtout la bureautique ou le stockage. Des sujets sérieux, mais bornés. Avec l'IA générative — les assistants intégrés aux outils de productivité, les copilotes de code, les outils de synthèse documentaire —, la dépendance touche désormais la connaissance opérationnelle de l'entreprise.
Quand vos développeurs utilisent un assistant de code propulsé par un modèle américain pour écrire vos applications métier, quand vos équipes juridiques résument des contrats via un outil dont le modèle est entraîné hors Europe, vous n'exportez plus juste des données. Vous externalisez du raisonnement. Du raisonnement sur vos actifs les plus sensibles.
C'est un changement de nature, pas de degré.
RiffLab : Des acteurs européens tentent pourtant de répondre à cette demande. Vous les regardez différemment aujourd'hui ?
Oui, et c'est peut-être la seule vraie évolution de ces deux dernières années.
Il y a dix-huit mois, quand je mentionnais une solution européenne dans un comité IT, j'avais droit à des sourires polis. Aujourd'hui, l'écoute est différente. Pas parce que les équipes sont devenues idéologiquement convaincues — elles s'en moquent, et c'est normal —, mais parce qu'elles ont vécu les conséquences concrètes des décisions unilatérales des acteurs américains.
Je regarde par exemple ce que font certains acteurs cloud européens sur l'hébergement de modèles d'IA ouverts — des modèles dont vous pouvez auditer le comportement, que vous pouvez faire tourner dans un environnement que vous contrôlez. Ce n'est pas la même expérience utilisateur qu'un assistant intégré clé en main. Mais c'est une maîtrise que l'autre ne vous donnera jamais.
La question que mes équipes apprennent à se poser, c'est : est-ce que je veux de la commodité aujourd'hui ou de la maîtrise demain ? Ce n'est pas la même réponse selon que vous gérez des données banales ou des données critiques.
RiffLab : Concrètement, qu'est-ce que vous conseilleriez à un DSI qui veut commencer à agir — sans tout révolutionner d'un coup ?
Ne cherchez pas la migration totale. Ça n'arrivera pas, et vouloir tout basculer d'un coup est le meilleur moyen d'échouer et de se décourager.
Ce que je conseille, c'est d'identifier deux ou trois processus métier sensibles — là où vos données sont les plus critiques, là où une coupure d'accès ou une fuite aurait les conséquences les plus graves — et de commencer par là. C'est actionnable. C'est défendable en comité de direction. Et ça permet à vos équipes de monter en compétence sur des alternatives sans mettre l'entreprise en danger.
Ensuite, documentez vos dépendances. Je ne parle pas d'un audit exhaustif. Je parle d'une cartographie honnête : quels outils, quels fournisseurs, quelles données, quelle criticité ? Beaucoup de DSI découvrent en faisant cet exercice que leur exposition est bien plus large qu'ils ne le pensaient.
Et enfin — c'est le plus difficile —, mettez le sujet sur la table de la direction générale. Pas comme un problème technique. Comme un risque stratégique. Si votre accès à un outil de productivité critique peut être coupé, reconfiguré ou renchéri sans préavis par une décision prise à des milliers de kilomètres, c'est un risque business. Traitez-le comme tel.
L'Europe a les diagnostics. Ce qu'il lui manque, c'est la volonté d'exécuter. Et ça commence dans chaque salle de comité IT, pas à Bruxelles.
*Propos recueillis et mis en forme par la rédaction de RiffLab Media. L'interlocuteur a souhaité conserver l'anonymat.*
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