Datacenter souverain : derrière les +84% d'APL, une course que l'Europe ne peut plus se permettre de perdre
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# Datacenter souverain : derrière les +84% d'APL, une course que l'Europe ne peut plus se permettre de perdre
Un chiffre. Une croissance de 84% sur l'exercice. Et une tentation immédiate : celle d'y lire une victoire.
Lorsque APL Data Center publie ses résultats 2025, la communauté des DSI et RSSI européens a de quoi se féliciter. Voilà un acteur indépendant, ancré sur le territoire européen, qui accélère sur un marché longtemps considéré comme le pré carré des hyperscalers américains. C'est réel. C'est encourageant. Mais s'arrêter là serait une erreur d'analyse.
Parce que la vraie question n'est pas : "APL Data Center a-t-il réussi ?" La vraie question est : à quelle vitesse le reste du marché se déplace-t-il, et dans quelle direction ? Et là, la réponse est nettement moins confortable.
Ce que le +84% dit vraiment — et ce qu'il tait
Une croissance à trois chiffres sur un marché en expansion, ça n'est pas nécessairement un gain de parts de marché. C'est parfois juste le signe qu'on monte dans un ascenseur en marche. La demande mondiale en capacité d'hébergement a explosé depuis 2023 sous l'effet combiné de l'IA générative, de la réglementation sur la localisation des données (NIS2, DORA, Data Act), et d'une prise de conscience — tardive mais réelle — des directions informatiques sur les risques de dépendance unilatérale.
Dans ce contexte, même un acteur européen modeste peut afficher des courbes impressionnantes sans pour autant inverser le rapport de force structurel. Les hyperscalers américains ont, eux aussi, massivement investi en Europe en 2024 et 2025. Leurs annonces de datacenters sur le sol européen se sont multipliées — avec, à chaque fois, le même discours soigneusement emballé : "localisation des données", "conformité RGPD", "partenariat européen".
L'emballage est nouveau. La réalité juridique, elle, n'a pas changé. Un datacenter appartenant à une entité soumise au Cloud Act américain reste, quelle que soit sa latitude géographique, potentiellement accessible aux autorités américaines sur simple demande administrative. Ce point n'est pas une opinion. C'est une lecture constante des juristes spécialisés en droit international du numérique depuis l'arrêt Schrems II, et rien dans les évolutions législatives américaines récentes ne l'invalide.
Alors oui, APL Data Center croît. Mais croît-il plus vite que l'emprise américaine sur l'infrastructure européenne ? C'est la bonne mesure, et elle est beaucoup plus difficile à établir.
L'infrastructure : le maillon que la souveraineté numérique européenne a longtemps négligé
Il y a une certaine ironie dans le fait que le débat européen sur la souveraineté numérique ait pendant des années prioritairement porté sur les applications — les logiciels, les suites collaboratives, les outils de productivité — en reléguant l'infrastructure au second plan. Comme si la maison importait moins que le mobilier.
Ce biais n'était pas anodin. Il était commode. Pointer du doigt Microsoft Teams ou Google Workspace était politiquement lisible, médiatiquement audible. Parler de BGP, d'autonomous systems, de points d'interconnexion et de topologie réseau, c'est autrement moins vendeur dans une réunion de comité exécutif.
Pourtant, l'infrastructure, c'est le fondement. Un DSI peut déployer la suite collaborative la plus souveraine d'Europe : si ses données transitent par des câbles sous-marins dont les points de commutation sont contrôlés par des entités américaines, si ses serveurs physiques tournent sur des puces dont l'export est conditionné par la politique commerciale de Washington, et si ses sauvegardes reposent sur un hyperscaler soumis au Cloud Act — sa souveraineté applicative est une fiction juridique bien documentée et une réalité opérationnelle inexistante.
C'est précisément ce verrou que les acteurs comme APL Data Center cherchent à desserrer. Et c'est pour cela que leur croissance mérite attention — même critique.
La question qui dérange : l'Europe a-t-elle encore la capacité industrielle de construire une infrastructure réellement indépendante, ou s'est-elle trop longtemps reposée sur les capacités américaines pour pouvoir inverser la tendance à horizon utile ?
2025 : l'année où l'Europe a dû regarder ses dépendances en face
L'exercice 2025 a été révélateur à plusieurs égards. Les tensions géopolitiques persistantes, les premiers effets tangibles du Digital Markets Act, et surtout la montée en puissance des exigences de la directive NIS2 sur les opérateurs d'importance essentielle ont forcé un nombre croissant d'ETI européennes à auditer sérieusement leur cartographie d'infrastructure.
Le résultat de ces audits a souvent été inconfortable. Des entreprises qui se croyaient "conformes" ont découvert que leurs plans de continuité d'activité reposaient intégralement sur un seul hyperscaler américain. Des RSSI ont réalisé que leurs données de sauvegarde offline étaient... sur un service cloud géré depuis des serveurs dont la juridiction n'était pas européenne au sens du droit applicable.
Cette prise de conscience a alimenté directement la demande pour les acteurs d'infrastructure souveraine. Ce n'est pas une conversion idéologique. C'est une réponse pragmatique à un risque réglementaire et opérationnel désormais chiffrable.
Mais ici, un autre angle critique s'impose. La demande croissante pour l'infrastructure souveraine européenne ne se traduit pas mécaniquement par une offre européenne à la hauteur. Construire un datacenter souverain ne prend pas six mois. Les délais de construction, les enjeux fonciers, les contraintes énergétiques — accès à une énergie décarbonée à coût compétitif, raccordement réseau, refroidissement — représentent des barrières à l'entrée que ni la bonne volonté ni les subventions publiques ne font disparaître par décret.
Certains acteurs européens ont sous-investi pendant des années, convaincus que le marché resterait dominé par les hyperscalers et qu'il était inutile de lutter. Ils rattrapent aujourd'hui leur retard dans un marché en surchauffe, ce qui implique des coûts de construction et d'équipement élevés, et une pression sur les marges qui questionnera leur modèle à moyen terme.
Qui s'en sort, qui décroche, qui peut encore émerger
La lecture de marché en 2026 dessine trois catégories d'acteurs européens d'infrastructure, et les trajectoires sont très différentes.
Les acteurs qui tiennent leur position sont ceux qui ont anticipé. Ils ont investi dans leur capacité avant le pic de demande, sécurisé leurs approvisionnements énergétiques sur du long terme, et — point crucial — développé une offre de services managés qui dépasse la simple mise à disposition de baies. Parce que la bataille ne se joue plus uniquement sur le watt et le rack. Elle se joue sur la capacité à offrir un écosystème opérationnel complet : réseau, sécurité, conformité documentée, réversibilité contractuelle garantie. APL Data Center semble avoir saisi cette dimension, et c'est sans doute une part de l'explication de sa performance.
Les acteurs qui décrochent sont ceux qui ont cru pouvoir se différencier sur le prix seul. Sur le segment de la colocation pure, sans valeur ajoutée de services, la concurrence avec les hyperscalers est une guerre d'attrition que les acteurs de taille moyenne ne peuvent pas gagner. Les économies d'échelle américaines sont trop importantes. La seule issue viable est la montée en gamme vers les services managés souverains, ou la spécialisation sectorielle — défense, santé, finance — où les contraintes réglementaires créent une prime à la souveraineté que le marché est prêt à payer.
Les acteurs qui peuvent émerger sont, paradoxalement, souvent les plus petits. Des opérateurs d'infrastructure de proximité, ancrés dans des écosystèmes régionaux ou sectoriels, capables de proposer une réponse à la fois géographiquement proche, énergétiquement optimisée et contractuellement robuste. Ce modèle dit "edge souverain" n'est pas encore mature, mais plusieurs initiatives en France, en Allemagne et dans les pays nordiques montrent que la dynamique existe.
Il faut cependant nommer la difficulté : le financement de l'infrastructure souveraine reste structurellement insuffisant en Europe. Les fonds de capital-investissement européens sont moins présents sur ce segment que leurs homologues américains. Les mécanismes publics — Important Projects of Common European Interest, financements BEI — existent, mais leurs délais de déploiement sont incompatibles avec la vitesse à laquelle le marché se déplace. C'est une lacune que ni les bons chiffres d'APL ni les déclarations d'intention de la Commission européenne ne combleront seuls.
La souveraineté d'infrastructure : un projet politique autant qu'industriel
C'est ici que le débat change de nature — et que les DSI et RSSI qui lisent ces lignes doivent élargir leur propre cadre d'analyse.
La performance d'APL Data Center est une donnée de marché. Elle est réelle et mérite d'être saluée pour ce qu'elle est : la démonstration qu'un acteur européen indépendant peut croître significativement sur un segment longtemps considéré comme acquis aux hyperscalers. Mais elle ne constitue pas, à elle seule, une stratégie européenne d'infrastructure souveraine.
Une stratégie d'infrastructure souveraine, ça suppose des choix politiques durables sur l'énergie — sans électricité abondante et décarbonée à prix compétitif, pas de datacenter souverain économiquement viable à grande échelle. Ça suppose une politique industrielle cohérente sur les semi-conducteurs, les équipements réseau, les technologies de refroidissement. Et ça suppose une commande publique européenne enfin alignée avec ses propres objectifs de souveraineté — ce qui n'est pas encore le cas, malgré les discours.
Pour les directions informatiques d'ETI européennes, le message pratique est le suivant : ne déléguez pas l'audit de votre infrastructure à votre fournisseur actuel. La question "où sont réellement mes données, et qui peut y accéder dans quel cadre juridique ?" doit avoir une réponse documentée et vérifiée, pas un deck commercial. Et lorsque vous évaluez un acteur d'infrastructure souveraine, demandez-lui de démontrer sa réversibilité — la capacité à migrer vos charges de travail hors de son infrastructure dans un délai raisonnable, sans pénalité prohibitive. C'est le vrai test de la souveraineté opérationnelle.
Le +84% d'APL Data Center est un signal encourageant dans un paysage qui en manque. Mais un signal n'est pas une tendance structurelle. Et une tendance structurelle n'est pas encore une victoire. L'Europe a appris, à ses dépens, à ne pas confondre les trois.
*Cet article s'inscrit dans la série de RiffLab Media consacrée à l'infrastructure numérique européenne et aux enjeux de souveraineté des systèmes d'information pour les PME et ETI du continent.*
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