« Les hyperscalers nous ont vendu de la flexibilité. Ce qu'ils livrent, c'est de la dépendance tarifaire »
Date Published

# « Les hyperscalers nous ont vendu de la flexibilité. Ce qu'ils livrent, c'est de la dépendance tarifaire »
*En 2026, la pression sur les réseaux électriques européens a changé la donne. Les data centers des grands acteurs américains sont devenus des cibles politiques et des gouffres énergétiques contestés. Pour les ETI, cette crise latente est aussi une occasion de poser une question longtemps évitée : pourquoi avons-nous sous-traité notre infrastructure critique à des entités sur lesquelles nous n'avons aucun levier ? Entretien avec le DSI d'un groupe industriel européen de taille intermédiaire, qui a enclenché depuis dix-huit mois un processus de réinternalisation partielle de ses capacités de calcul.*
RiffLab : Les contestations autour des data centers — riverains, élus locaux, régulateurs énergétiques — semblent lointaines pour une ETI. Pourquoi ça vous concerne directement ?
Parce que la tension sur le réseau électrique ne reste pas abstraite longtemps. Quand un État ou une région commence à arbitrer entre l'alimentation d'un méga-campus d'un acteur américain et les besoins industriels locaux, vous entrez dans une zone de risque systémique que vous n'aviez pas anticipé dans votre contrat cloud. Ce n'est pas théorique : nous avons eu, sur deux de nos sites de production, des signaux de l'opérateur réseau sur la disponibilité de la puissance à moyen terme. Et en creusant, on s'est rendu compte que la saturation venait en partie des extensions de capacité d'un grand fournisseur de cloud à proximité. Donc oui, la géopolitique de l'énergie entre dans mon budget IT.
Ce qui m'a davantage frappé, c'est la réaction des hyperscalers eux-mêmes face à cette pression : ils ne réduisent pas la voilure, ils négocient des accords d'énergie dédiée, parfois des contrats d'achat direct qui court-circuitent les mécanismes de marché locaux. Ce n'est pas mon combat, mais ça me dit quelque chose sur leur rapport au territoire européen : un datacenter, pour eux, c'est une infrastructure de captation de valeur, pas un acteur ancré dans un tissu local.
RiffLab : Concrètement, comment cette contestation énergétique se traduit-elle sur votre budget ?
De deux façons. La première est directe : les coûts de l'énergie sont intégrés, d'une manière ou d'une autre, dans les grilles tarifaires des hyperscalers. Quand leurs coûts d'exploitation montent — et ils montent, que ce soit par la contrainte réglementaire ou par la tension sur l'approvisionnement — vous le retrouvez dans vos factures, avec un décalage de quelques trimestres. Sauf que vous, vous n'avez aucune visibilité sur le mécanisme. Vous subissez la répercussion sans avoir accès aux éléments de calcul.
La deuxième façon est plus insidieuse : c'est le risque tarifaire structurel. Nous avons signé des engagements pluriannuels avec un acteur américain il y a trois ans. Les clauses de révision de prix, quand on les relit aujourd'hui, sont particulièrement défavorables. L'acteur se réserve une latitude de révision liée à des indices dont nous ne maîtrisons ni la composition ni la fréquence d'application. En pratique, nous avons subi deux hausses significatives en dix-huit mois sans qu'aucune renégociation ne soit possible. C'est ça, la dépendance tarifaire. On nous a vendu de l'élasticité. Ce qu'on a acheté, c'est une asymétrie de pouvoir.
RiffLab : Certains DSI répondront que le cloud reste moins cher que l'infrastructure on-premise, CapEx compris. Vous leur dites quoi ?
Je leur dis : faites le calcul complet, sur cinq ans, avec les révisions de prix observées — pas les prix catalogue au moment de la signature. Et ajoutez le coût de sortie : migration des données, refactoring des applications, formation des équipes. Ce calcul-là, la plupart des équipes ne l'ont jamais fait sérieusement, parce qu'au moment de la décision cloud, personne ne voulait entendre parler de réversibilité. Le message marketing était tellement fort — agilité, innovation, zéro CapEx — qu'on a collectivement mis de côté l'analyse des risques de verrouillage.
Aujourd'hui, quand je présente à mon comité de direction le coût réel de notre dépendance à un acteur dominant américain, comparé au coût d'une infrastructure colocalisée dans un datacenter européen certifié, l'arbitrage n'est plus aussi évident qu'on nous le vendait. Le CapEx n'est pas le diable. Il donne de la prévisibilité budgétaire. Et dans un contexte d'inflation des coûts opérationnels cloud, la prévisibilité a une valeur.
RiffLab : Vous avez enclenché une réinternalisation partielle. Qu'est-ce que ça signifie concrètement, et pourquoi « partielle » ?
Parce que je ne suis pas idéologue. Il y a des charges de travail pour lesquelles le cloud public reste pertinent : les pics de charge imprévisibles, les environnements de développement, certains outils collaboratifs. Je ne vais pas construire un datacenter pour héberger un outil de ticketing.
Mais pour les données métier critiques, les systèmes ERP, les données de production, les données clients soumises au RGPD — là, j'ai enclenché un retour vers une infrastructure que je contrôle. Concrètement, ça passe par de la colocalisation dans un datacenter européen indépendant, avec des contrats dont je comprends chaque ligne, et dont je connais la structure capitalistique. Ce n'est pas du nationalisme technologique, c'est de la gestion des risques élémentaire.
Ce que j'ai appris dans ce processus, c'est que l'écosystème européen de colocation et d'infogérance s'est considérablement structuré. Il y a des acteurs sérieux, capables de répondre à des exigences de SLA élevées, avec une vraie transparence sur l'efficacité énergétique et la localisation physique des données. Ce n'était pas évident il y a cinq ans. Ça l'est beaucoup plus aujourd'hui.
RiffLab : Est-ce que la réglementation européenne — le Data Act, le EUCS — a réellement changé quelque chose dans votre prise de décision ?
Honnêtement ? Elle a surtout fourni des arguments à ce que j'avais déjà compris intuitivement. Le cadre réglementaire européen donne une légitimité au discours de souveraineté que j'avais du mal à faire entendre en interne face à des directions générales séduites par les promesses des grands acteurs américains. Aujourd'hui, quand je dis que stocker nos données contractuelles chez un opérateur soumis au Cloud Act américain représente un risque juridique documenté, ce n'est plus une opinion — c'est une réalité que le régulateur européen a formalisée.
Ce qui manque encore, c'est de la lisibilité sur les certifications. Le schéma EUCS avance, mais les niveaux d'assurance élevés, ceux qui excluent réellement la subordination à un droit extraterritorial, ne sont pas encore opérationnels pour toutes les catégories de services. C'est là que le marché européen doit accélérer, et c'est là que j'attends des engagements concrets, pas des feuilles de route.
RiffLab : Un mot sur l'investissement humain. Reprendre le contrôle de son infrastructure, ça suppose des compétences en interne. Est-ce que les ETI ont les épaules ?
C'est la vraie question difficile, et je vais être direct : non, pas toutes, pas immédiatement. La décennie cloud a provoqué une atrophie réelle des compétences infrastructure dans les équipes IT des ETI. On a externalisé non seulement les serveurs, mais aussi le savoir-faire. Ça ne se reconstruit pas en six mois.
Mais j'inverse la logique : c'est précisément parce que cette compétence s'est concentrée chez trois ou quatre acteurs américains qu'elle est devenue un levier de dépendance. Reconstruire une capacité interne, ou la confier à un partenaire européen de proximité dont vous pouvez auditer les pratiques, c'est un investissement dans votre autonomie opérationnelle à long terme. Mon budget formation a augmenté. Mon budget consulting auprès d'acteurs européens spécialisés aussi. Je le relis non pas comme un coût, mais comme une prime d'assurance contre la prochaine hausse tarifaire unilatérale.
La crise énergétique autour des data centers n'a pas créé le problème de dépendance. Elle l'a rendu visible à des décideurs qui ne voulaient pas le voir. C'est peut-être son seul service rendu.
*Entretien réalisé avec le DSI d'un groupe industriel européen de taille intermédiaire. Les propos ont été recueillis et mis en forme par la rédaction de RiffLab Media.*
Cet article vous a été utile ?
Recevez chaque vendredi nos analyses sur les alternatives souveraines SaaS. Pas de spam.
Pas de spam. Désinscription en un clic. Données hébergées en Europe.