Collabora et LibreOffice : la souveraineté bureautique européenne repose sur des fondations fragiles
Date Published

Quand la souveraineté bureautique repose sur une seule entreprise britannique
Vous avez migré — ou vous envisagez de migrer — vers Collabora Online ou LibreOffice pour reprendre la main sur votre suite bureautique. L'intention est louable, l'argument souveraineté tient la route sur le papier. Mais regardez de plus près l'architecture de cet écosystème, et une question inconfortable émerge : dans quelle mesure ces alternatives sont-elles réellement indépendantes des mêmes vulnérabilités structurelles que vous cherchez à fuir ?
En 2026, la question n'est plus de savoir si LibreOffice est une alternative viable à Microsoft 365. Elle l'est, dans de nombreux contextes. La vraie question est de savoir sur quelle gouvernance, quel modèle économique et quelle pérennité organisationnelle vous pariez quand vous faites ce choix.
Le fait : une dépendance structurelle peu visible
LibreOffice est géré par The Document Foundation, une fondation allemande à but non lucratif. C'est rassurant en apparence. Mais le développement actif du cœur du logiciel — les contributions de code les plus substantielles — est depuis des années majoritairement porté par Collabora Productivity, une entreprise privée basée au Royaume-Uni.
Ce n'est pas un secret. C'est même documenté dans les rapports de contributions publiés par The Document Foundation. Collabora, aux côtés d'Allotropia et de quelques autres contributeurs, constitue l'essentiel de la force de développement réelle de la suite. La fondation assure la gouvernance et la neutralité du projet ; Collabora en assure la vitalité technique.
Pourquoi est-ce un problème en 2026 ? Parce que plusieurs signaux convergents invitent à la lucidité.
Premièrement, le Brexit a formellement sorti le Royaume-Uni du cadre réglementaire européen. Collabora est une entreprise soumise au droit britannique, pas au droit de l'Union. Pour un DSI qui cherche à s'appuyer sur des acteurs ancrés dans le cadre juridique européen — RGPD, NIS2, législation sur les données — cette nuance n'est pas anodine.
Deuxièmement, Collabora Online, la version cloud/on-premise de la suite destinée aux entreprises, est commercialement distincte de LibreOffice. C'est un produit qui suit sa propre feuille de route, ses propres priorités commerciales, ses propres contraintes de financement. La gratuité de LibreOffice desktop ne dit rien de la trajectoire de Collabora Online, que vous utilisez probablement si vous avez intégré la suite dans Nextcloud, dans un environnement Kubernetes ou dans une infrastructure souveraine.
Troisièmement, et c'est là que la gouvernance open source montre ses limites concrètes : la capacité de The Document Foundation à orienter le développement sans Collabora est théoriquement possible, pratiquement complexe. Les projets open source dont le développement est concentré chez un seul acteur commercial ont une histoire connue. Ce n'est pas une fatalité, mais c'est un risque de gouvernance réel.
Ce que ça change concrètement pour vous
Si vous êtes DSI d'une ETI française ou d'une administration, vous avez peut-être construit ou envisagez de construire votre stratégie bureautique sur l'une de ces hypothèses :
Hypothèse 1 : « C'est open source, donc je ne dépends de personne. »
En théorie, oui. En pratique, maintenir un fork de LibreOffice ou de Collabora Online demande des compétences C++ rares et coûteuses. La liberté théorique de l'open source ne se concrétise que si vous avez les moyens de l'exercer. Pour la quasi-totalité des PME et ETI, ce n'est pas le cas. Vous êtes libres de partir, mais captifs de fait si vous ne pouvez pas maintenir vous-même le logiciel.
Hypothèse 2 : « Je suis souverain parce que les données restent en France. »
C'est une condition nécessaire, pas suffisante. La souveraineté ne se limite pas à l'hébergement des données. Elle concerne aussi le code qui les traite, les mises à jour de sécurité, la capacité à corriger rapidement une vulnérabilité critique. Si le correctif dépend du planning commercial de Collabora Ltd, votre souveraineté opérationnelle a une limite.
Hypothèse 3 : « La fondation allemande garantit la neutralité du projet. »
The Document Foundation joue bien son rôle de gardien de la neutralité et du code. Mais une fondation sans développeurs salariés en nombre suffisant ne peut pas se substituer à un écosystème industriel. La question posée n'est pas la bonne foi de la fondation — elle ne fait pas de doute — mais sa capacité à maintenir la dynamique de développement si l'équilibre avec Collabora se rompait.
La vraie question : quel niveau de risque acceptez-vous ?
Attention : il ne s'agit pas de condamner Collabora ni de décourager l'usage de LibreOffice. Ces outils ont fait leurs preuves dans des déploiements exigeants, y compris au sein d'administrations publiques européennes. Le code est solide. Le format ODF est un standard ISO. L'interopérabilité avec les formats Microsoft, même imparfaite, s'améliore.
Mais il faut cesser de traiter la souveraineté comme un argument binaire. « Pas Microsoft, donc souverain » est un raccourci intellectuellement paresseux qui peut vous coûter cher.
La vraie grille d'analyse pour un DSI pragmatique devrait ressembler à ceci :
Qui développe activement le logiciel que j'utilise ? Pas qui détient le copyright ou la marque, mais qui écrit les correctifs de sécurité, qui développe les nouvelles fonctionnalités, qui répond aux CVE critiques en 48 heures.
Sous quel droit mon prestataire principal opère-t-il ? Ce n'est pas une question idéologique. C'est une question de compatibilité réglementaire concrète, notamment dans les secteurs soumis à des exigences de qualification ou de certification française (SecNumCloud, HDS).
Quelle est la santé financière de l'acteur clé ? Les projets open source ne sont pas à l'abri des crises économiques de leurs principaux contributeurs. Collabora est une entreprise privée. Sa solidité financière est un paramètre que vous devriez suivre comme vous suivriez celle de n'importe quel éditeur critique.
Puis-je réellement exercer ma liberté théorique de l'open source ? Si la réponse est non, vous avez un risque de dépendance similaire à celui d'un logiciel propriétaire, avec en prime l'illusion du contrôle.
Pistes de réflexion, pas de recettes
Quelques directions concrètes méritent d'être explorées, sans prétendre qu'il existe une solution universelle.
Mutualiser au niveau sectoriel ou territorial. Plusieurs collectivités territoriales françaises ont expérimenté des groupements d'achat et de maintenance autour de LibreOffice. Cette logique de mutualisation — si elle inclut une capacité technique partagée, pas seulement un contrat groupé — répond partiellement à la question de la dépendance à un seul intégrateur.
Exiger la transparence sur la chaîne de contribution. Quand vous contractualisez avec un intégrateur ou un éditeur autour de Collabora Online, demandez explicitement quelle est leur relation avec Collabora Ltd, comment sont gérés les correctifs de sécurité, et selon quel SLA. Ce n'est pas une question agressive — c'est du diligence normale.
Ne pas confondre dérisquage et remplacement. Pour beaucoup d'ETI, la réponse raisonnable n'est pas de basculer intégralement sur LibreOffice/Collabora ni de rester entièrement sous Microsoft 365. Une architecture hybride — usage collaboratif en ligne sur M365, stockage et traitement des documents sensibles sur une infrastructure souveraine avec Collabora — peut être plus robuste qu'une migration totale mal préparée.
Surveiller les initiatives européennes émergentes. Des acteurs comme Nextcloud — entreprise allemande — construisent des intégrations bureautiques qui pourraient à terme réduire la dépendance à Collabora comme unique porte d'entrée. L'écosystème bouge. Rester en veille active plutôt que de se verrouiller sur un choix définitif est une posture saine.
Pour conclure : la souveraineté est un processus, pas un statut
Il n'existe pas de suite bureautique pleinement souveraine au sens absolu du terme. Microsoft 365 a ses dépendances américaines évidentes. Collabora/LibreOffice a ses dépendances à un écosystème de contributeurs concentré. Google Workspace est hors sujet pour qui prend le sujet au sérieux.
Ce qui distingue une stratégie mature d'une posture marketing, c'est la capacité à nommer les risques sans les nier. Un DSI qui choisit Collabora Online en sachant que Collabora Ltd est une entreprise britannique dont il doit surveiller la santé, et qui a contractualisé des garanties de maintenance indépendantes, fait un choix souverain éclairé. Un DSI qui choisit Collabora Online parce que « c'est open source et européen » sans creuser plus loin prend exactement le même type de risque aveugle qu'il reproche à ceux qui signent des EA Microsoft sans lire les clauses.
La vraie maturité sur le sujet de la souveraineté bureautique, c'est peut-être d'accepter qu'elle se construit par couches, qu'elle se maintient par une veille active, et qu'elle n'est jamais définitivement acquise. Les fondations open source ne suffisent pas. Il faut aussi des fondations économiques solides, une gouvernance distribuée, et une capacité industrielle européenne à hauteur des ambitions affichées.
Cette capacité existe-t-elle aujourd'hui ? C'est la question que devraient poser les décideurs IT européens — pas aux éditeurs, mais à leurs pairs et à eux-mêmes.
Cet article vous a été utile ?
Recevez chaque vendredi nos analyses sur les alternatives souveraines SaaS. Pas de spam.
Pas de spam. Désinscription en un clic. Données hébergées en Europe.