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Champions français du logiciel : innovants, vraiment — ou juste moins pires que les Américains ?

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# Champions français du logiciel : innovants, vraiment — ou juste moins pires que les Américains ?

Il y a un discours qui circule en ce moment dans les salons feutrés des DSI français et dans les plaquettes des éditeurs hexagonaux. Ce discours dit à peu près ceci : *la France a ses champions, l'Europe se dote de solutions crédibles, le moment est venu de reprendre le contrôle.* Et c'est vrai — en partie. Mais cette vérité partielle est précisément ce qui me dérange.

Parce qu'entre *exister* et *permettre à une PME ou une ETI européenne de s'affranchir réellement d'une dépendance structurelle*, il y a un gouffre que personne ne veut vraiment mesurer à voix haute.

Le moment est réel. L'urgence aussi.

Commençons par ce qui est juste. Nous sommes en 2026, et quelque chose a changé dans les mentalités des décideurs IT européens. Les hausses de prix unilatérales, les conditions contractuelles modifiées sans préavis réel, les injonctions juridiques américaines qui s'invitent dans des données hébergées en Europe — tout cela a produit un effet de réveil. Les DSI que je croise ne posent plus la question *« faut-il diversifier ? »* mais *« par où commencer ? »*

C'est un changement de paradigme non négligeable. Et dans ce contexte, des acteurs français comme Efficy — l'éditeur belgo-français de CRM — ou Blueway, qui travaille sur l'intégration de données et les flux inter-applicatifs, ont clairement progressé. Pas seulement en termes de notoriété, mais en termes de maturité fonctionnelle et de capacité à adresser des besoins réels d'entreprises mid-market.

Je ne dis pas que ces acteurs sont parfaits. Je dis qu'ils existent, qu'ils tiennent la route, et que le refus de les considérer sérieusement dans un appel d'offres devient de moins en moins défendable intellectuellement — et de plus en plus risqué stratégiquement.

Mais voilà le problème.

On confond deux choses fondamentalement différentes : *l'innovation produit* et *la souveraineté opérationnelle*.

Un éditeur français peut sortir des fonctionnalités impressionnantes, afficher une roadmap ambitieuse, remporter des prix dans des concours sectoriels — et rester, dans les faits, dépendant d'une infrastructure cloud américaine, d'une dette technique construite sur des briques open source dont la gouvernance est ailleurs, d'un modèle de financement qui passe par des fonds dont les LP sont à San Francisco.

La question que je pose — et que trop peu de DSI posent lors des phases de sélection — c'est celle-ci : *si demain le contexte géopolitique se tend davantage, si une décision réglementaire américaine bloque l'accès à certains services, si votre éditeur est racheté par un acteur US (ce qui s'est déjà vu, et se reverra), qu'est-ce qui change concrètement pour vous ?*

Si la réponse est *« pas grand-chose »*, alors vous n'avez pas repris le contrôle. Vous avez juste changé d'interlocuteur commercial.

L'innovation sans ancrage, c'est une promesse creuse.

Il faut être honnête : la France a des ingénieurs parmi les meilleurs du monde. Ses grandes écoles continuent de former des profils d'une qualité rare. Et dans certains segments — la gestion documentaire, la GED, certains outils métiers verticaux — des éditeurs hexagonaux ont construit des avantages compétitifs réels, fruit de quinze ou vingt ans de travail patient.

Mais l'innovation, dans le contexte actuel, ne peut pas se réduire à *« on a sorti une feature IA »*. Tout le monde sort une feature IA. L'acteur dominant américain en sort dix par trimestre avec des moyens que nul éditeur européen ne peut raisonnablement répliquer à court terme. Sur ce terrain-là, la bataille frontale est perdue d'avance.

La vraie innovation européenne — celle qui a du sens pour un DSI qui pense souveraineté — c'est celle qui porte sur l'interopérabilité, la portabilité des données, la transparence algorithmique, et la capacité à fonctionner dans un environnement régulé européen (RGPD, NIS2, Data Act) sans acrobaties juridiques permanentes. C'est moins sexy à pitcher. C'est pourtant là que se joue la valeur réelle.

Ce que j'attends des champions français en 2026.

Je n'attends pas qu'ils imitent les Américains. Je n'attends pas qu'ils reproduisent le modèle de la plateforme tentaculaire qui veut tout faire et qui finit par ne rien faire bien. Ce mimétisme stratégique est une erreur que plusieurs acteurs européens ont payée cher au cours de la dernière décennie.

Ce que j'attends — et ce que nos lecteurs DSI ont le droit d'exiger — c'est une clarté absolue sur trois points.

Premier point : où sont vos données hébergées, sur quelle infrastructure, avec quelles garanties contractuelles opposables en droit européen ? Pas une réponse marketing. Une réponse juridique.

Deuxième point : quelle est votre gouvernance réelle ? Qui détient le capital, qui prend les décisions stratégiques, et comment vous protégez-vous d'un rachat qui changerait fondamentalement les règles du jeu pour vos clients existants ?

Troisième point : comment facilitez-vous la réversibilité ? Autrement dit, si votre client veut partir dans trois ans, combien de temps et combien d'argent lui faut-il pour récupérer ses données dans un format exploitable ? La réponse à cette question en dit plus sur votre conception de la relation client que n'importe quelle plaquette commerciale.

Le vrai test de maturité du marché.

On saura que les champions français du logiciel sont devenus de vrais acteurs souverains le jour où ils n'auront plus besoin d'agiter le drapeau tricolore pour se différencier — parce que leur modèle, leur architecture, leurs contrats et leur gouvernance parleront d'eux-mêmes.

On saura aussi que les DSI européens ont vraiment changé de paradigme le jour où ils incluront systématiquement dans leurs appels d'offres des critères de souveraineté opérationnelle — pas comme une case à cocher, mais comme un facteur éliminatoire.

Nous n'en sommes pas tout à fait là. Mais nous n'en sommes plus très loin. Et c'est peut-être la seule bonne nouvelle que je puisse affirmer sans l'assortir d'un bémol.

La fenêtre d'opportunité pour les éditeurs européens existe. Elle ne restera pas ouverte indéfiniment.

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