ASML sous pression américaine : le DSI européen ne peut plus se permettre d'attendre
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# ASML sous pression américaine : le DSI européen ne peut plus se permettre d'attendre
*En 2026, les pressions américaines sur ASML — fleuron néerlandais de l'équipement lithographique — ont changé de nature. Ce ne sont plus des signaux lointains de géopolitique industrielle. Ce sont des contraintes opérationnelles qui remontent jusqu'aux serveurs des PME et ETI européennes. Nous avons échangé avec un DSI d'une ETI industrielle franco-allemande, dont le SI est fortement dépendant de matériel intégrant des puces fabriquées dans des chaînes sous tension.*
RiffLab : Concrètement, en quoi les restrictions américaines sur ASML vous concernent, vous, en tant que DSI d'une ETI ?
C'est la question que beaucoup de mes homologues se posent encore avec un peu de distance — comme si ça concernait surtout les fonderies ou les fabricants de matériel. Mais la réalité, c'est que la pression sur ASML se traduit très vite en tension sur les cycles de production des fondeurs européens et asiatiques qui ne sont pas TSMC ou Samsung. Et quand ces fondeurs ralentissent ou priorisent leurs clients stratégiques, les délais s'allongent pour tout le monde, y compris pour les équipementiers qui m'approvisionnent en serveurs, en équipements réseau, en systèmes embarqués industriels.
En 2025, j'ai déjà subi deux reports de livraison sur des équipements critiques. En 2026, j'anticipe que ça va s'aggraver, parce que les restrictions d'export américaines sur les technologies lithographiques créent une forme de rationnement implicite dans la chaîne. Ce n'est pas théorique : c'est dans mes bons de commande.
RiffLab : Comment avez-vous commencé à adapter votre stratégie d'approvisionnement ?
Première chose : j'ai arrêté de raisonner en flux tendu sur le matériel critique. Pendant des années, on a optimisé les stocks au maximum, comme on nous l'avait appris. La crise des semi-conducteurs de 2021-2022 aurait dû nous guérir de ça. Elle ne l'a pas fait assez vite. Aujourd'hui, je maintiens un stock tampon raisonné sur les équipements à long délai d'approvisionnement — en particulier tout ce qui embarque des puces de calcul ou de réseau.
Deuxième chose : j'ai cartographié mes dépendances matérielles de façon beaucoup plus granulaire. Pas seulement « quel fournisseur », mais « quelle chaîne de fabrication derrière ce fournisseur ». C'est un travail fastidieux, mais indispensable. On a découvert des concentrations de risque qu'on ne soupçonnait pas.
Troisième chose, et c'est la plus structurante : j'ai ouvert des discussions avec des acteurs européens de l'edge computing et du matériel réseau, pour identifier des alternatives crédibles sur au moins une partie de mon parc. Ce n'est pas encore une bascule, mais c'est une option que je construis maintenant, pas dans l'urgence.
RiffLab : Justement, sur les alternatives européennes en matériel — où en est-on réellement ? Qui tient la route ?
Soyons honnêtes : l'Europe n'a pas de réponse complète aujourd'hui. Mais il y a des poches de compétence réelles. Du côté des processeurs pour applications embarquées et edge, des acteurs comme Kalray en France commencent à avoir des références industrielles sérieuses. Ce n'est pas encore une solution universelle, mais pour des cas d'usage spécifiques — traitement de données temps réel en environnement industriel — c'est crédible.
Sur l'infrastructure serveur, la situation est plus difficile. Les grands intégrateurs européens assemblent, mais ils dépendent toujours de puces fabriquées hors Europe. Le projet European Chips Act est censé changer ça à horizon 2030, mais en 2026, on en est encore aux fondations. Ce que je surveille, c'est surtout la montée en puissance des capacités de TSMC Europe à Dresden — c'est un acteur taïwanais, pas européen, mais c'est une implantation sur sol européen qui change les équations de risque géopolitique.
RiffLab : Les restrictions américaines sur ASML sont présentées comme visant la Chine. Pourquoi un DSI européen devrait-il s'en inquiéter directement ?
Parce qu'on confond la cible affichée et l'impact réel. Quand Washington contraint ASML — une entreprise néerlandaise, donc européenne — à ne pas livrer certaines technologies à certains pays, sans passer par un mécanisme de gouvernance européen, ça démontre quelque chose de très simple : les États-Unis considèrent qu'ils ont un droit de regard sur les exportations d'une entreprise qui n'est pas américaine, parce qu'elle utilise des composants ou des logiciels soumis à l'EAR — l'Export Administration Regulations américain.
Pour moi, DSI d'une ETI qui n'est pas dans la défense, ça signifie ceci : n'importe quel équipement ou logiciel dans mon SI qui contient une brique technologique soumise à la réglementation américaine peut théoriquement faire l'objet d'une restriction ou d'une condition d'usage imposée de l'extérieur. Ce n'est pas de la paranoïa, c'est de la gestion de risque.
RiffLab : Qu'est-ce que vous recommanderiez concrètement à un DSI qui commence à peine à se poser ces questions ?
Trois choses, dans l'ordre.
D'abord, faire un audit de dépendance matérielle honnête. Pas juste lister les fournisseurs — creuser jusqu'à l'origine des composants critiques. C'est ingrat, ça prend du temps, mais c'est la base. Sans ça, vous naviguez à vue.
Ensuite, intégrer le risque supply chain semiconducteurs dans votre PCA. La plupart des PCA que j'ai vus traitent la défaillance logicielle ou une cyberattaque. Très peu traitent l'indisponibilité durable de matériel de remplacement. C'est un angle mort qu'il faut combler.
Enfin, commencer à construire des relations avec des acteurs européens du matériel, même si vous ne leur achetez rien aujourd'hui. Le marché européen des semi-conducteurs est en train de se restructurer. Les DSI qui auront des relations établies avec les acteurs émergents seront en bien meilleure position quand la pression s'intensifiera — et elle s'intensifiera.
RiffLab : Sur la durée, est-ce que vous pensez que l'Europe peut réellement construire une autonomie dans les semi-conducteurs, ou c'est une illusion politique ?
Une autonomie totale ? Non, et ce serait naïf de le croire à court terme. La physique du secteur — les investissements nécessaires, les cycles longs, la concentration des savoir-faire — ne permet pas de partir de zéro en cinq ans.
Mais une autonomie stratégique sur des segments définis ? Oui, c'est atteignable, et c'est déjà en cours. L'Europe a une carte à jouer sur les puces spécialisées — pour l'automobile, l'industrie, l'énergie — qui ne nécessitent pas forcément les nœuds les plus avancés. Ce sont des marchés où la performance brute n'est pas le seul critère, où la fiabilité, la longévité et la souveraineté de la chaîne comptent autant.
Ce que j'espère, c'est que les DSI et CTO européens commencent à formuler leurs besoins en ces termes auprès de leurs fournisseurs et des pouvoirs publics. On a trop longtemps laissé la définition du marché à des acteurs dont les intérêts ne sont pas alignés avec les nôtres. C'est ça, au fond, la vraie question de souveraineté industrielle : qui définit les exigences ?
*Entretien réalisé en juin 2026. L'interlocuteur a souhaité conserver l'anonymat en raison de la sensibilité des sujets abordés vis-à-vis de ses partenaires commerciaux.*
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