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L'ANSSI alerte sur les IA américaines : ce que les DSI européens ne peuvent plus ignorer

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# L'ANSSI alerte sur les IA américaines : ce que les DSI européens ne peuvent plus ignorer

Vos équipes utilisent ChatGPT ou Claude au quotidien. Peut-être avec votre accord, peut-être sans. Dans les deux cas, vous avez un problème. Pas un problème théorique de conformité que l'on remet à trimestre prochain — un problème concret, qui touche à la souveraineté des données de votre organisation et qui, depuis les clarifications de l'ANSSI sur le sujet, ne peut plus être traité comme une note de bas de page dans votre politique de sécurité.

Ce que l'ANSSI a réellement dit — et ce qu'on en fait

L'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information ne pratique pas l'alarmisme. C'est précisément pour ça qu'il faut l'écouter quand elle publie des recommandations qui pointent nommément des outils d'intelligence artificielle opérés depuis les États-Unis.

Le fond du message est le suivant : les modèles d'IA générative exploités par des sociétés soumises au droit américain — qu'il s'agisse d'Anthropic avec Claude ou d'OpenAI avec ses différentes déclinaisons — présentent des risques structurels pour les organisations qui traitent des données sensibles. Non pas parce que ces outils sont mal conçus ou mal intentionnés, mais parce que leur cadre juridique d'exploitation est fondamentalement incompatible avec les exigences de confidentialité auxquelles sont soumises de nombreuses entreprises européennes.

Le Cloud Act américain, rappelons-le, permet aux autorités fédérales américaines d'exiger l'accès à des données stockées ou transitant par des infrastructures opérées par des sociétés de droit américain — et ce, quel que soit le pays où ces données sont physiquement hébergées. Quand vos équipes envoient un prompt contenant des éléments contractuels, des données clients ou des informations stratégiques à un modèle opéré par OpenAI ou Anthropic, ces données tombent potentiellement dans ce périmètre. L'hébergement en Europe ne change rien à cette réalité juridique.

En 2026, avec le durcissement des tensions commerciales transatlantiques et l'instabilité persistante autour des accords de transfert de données entre l'Union européenne et les États-Unis, cette question n'est plus abstraite.

Le vrai problème : ce n'est pas l'outil, c'est l'usage

Soyons honnêtes. La plupart des DSI et CTO de PME et ETI que je rencontre ne sont pas contre l'IA générative. Ils en voient l'utilité, parfois même l'urgence compétitive. Le problème, c'est que l'adoption s'est faite dans beaucoup d'organisations de manière organique, pour ne pas dire anarchique.

Un développeur qui colle un bout de code avec une logique métier propriétaire dans un prompt ChatGPT. Un commercial qui fait résumer par Claude une proposition commerciale confidentielle avant de l'envoyer. Une assistante de direction qui utilise un outil IA pour rédiger un compte-rendu de COMEX. Dans chacun de ces cas, des données sensibles quittent le périmètre de l'organisation — souvent sans que personne n'ait explicitement décidé que c'était acceptable.

L'alerte de l'ANSSI n'invente pas un problème. Elle force à regarder en face une réalité que beaucoup gèrent encore par l'évitement.

Ce que ça change concrètement pour vous

Première conséquence : vous devez avoir une politique documentée sur l'usage des outils IA tiers. Pas un paragraphe dans la charte informatique que personne ne lit, mais une prise de position claire sur quelles catégories de données peuvent ou ne peuvent pas transiter par des outils non souverains. C'est d'abord un travail de classification de vos données, avant d'être un choix technologique.

Deuxième conséquence : si vous êtes dans un secteur régulé — santé, finance, défense, secteur public, opérateur d'importance vitale — la tolérance de vos régulateurs sectoriels pour ce type d'usage est en train de se réduire. L'ANSSI parle à ces régulateurs. Les recommandations d'aujourd'hui deviennent les obligations de demain.

Troisième conséquence, et c'est peut-être la plus inconfortable : vous allez devoir arbitrer entre productivité immédiate et maîtrise du risque. Les outils américains sont souvent perçus comme plus performants ou plus simples à déployer par vos équipes. Une migration vers des alternatives souveraines a un coût d'adoption réel — en formation, en intégration, parfois en fonctionnalités. Il faut être lucide là-dessus plutôt que de promettre une transition indolore.

Quelques pistes sérieuses, sans faire un catalogue

L'écosystème européen de l'IA générative a mûri. Deux acteurs méritent une attention particulière selon votre situation.

**Mistral AI**, la société française, a atteint un niveau de maturité qui en fait aujourd'hui une alternative crédible pour les usages professionnels. Ses modèles peuvent être déployés en self-hosted sur votre propre infrastructure ou sur des clouds européens, ce qui est précisément ce que recherchent les organisations qui veulent garder la main sur leurs données. La question n'est plus de savoir si les modèles Mistral sont capables — ils le sont pour une large majorité des cas d'usage courants. La question est de savoir si votre organisation a la capacité technique d'opérer un déploiement de ce type, ou si elle doit passer par un partenaire intégrateur. C'est un choix de maturité infrastructure, pas seulement un choix de modèle.

Aleph Alpha, l'acteur allemand, adresse quant à lui une cible légèrement différente : les grandes organisations et les administrations qui ont des exigences d'explicabilité et de contrôle très élevées. Leur approche est moins grand public, plus orientée vers des déploiements sur mesure avec des garanties de souveraineté fortes. Si vous opérez dans un contexte où la traçabilité des décisions assistées par IA est un enjeu juridique ou réglementaire, c'est une piste à explorer sérieusement.

Mais avant de choisir un acteur, la vraie question est architecturale : voulez-vous un outil IA en SaaS avec des garanties contractuelles renforcées, ou voulez-vous opérer vous-même le modèle dans votre environnement ? Les deux approches ont des implications très différentes en termes de coûts cachés, de compétences internes nécessaires et de niveau de contrôle effectif.

Ce que les DSI les plus avancés font déjà

Dans les organisations qui ont pris ce sujet à bras le corps, j'observe une approche en deux temps.

D'abord, une cartographie des usages réels — pas des usages déclarés. Cela passe souvent par une analyse des logs proxy ou des outils de DLP, et le résultat est généralement une surprise : l'usage des IA grand public dans l'entreprise est systématiquement sous-estimé par les directions IT. Cette cartographie permet d'identifier les flux de données les plus sensibles et de prioriser les actions.

Ensuite, une segmentation pragmatique : tous les usages ne nécessitent pas le même niveau de protection. Reformuler un email en anglais avec un outil grand public présente un risque très différent de faire analyser un contrat par le même outil. Certaines organisations ont mis en place des politiques qui autorisent explicitement certains usages sur des outils non souverains, tout en interdisant d'autres. C'est moins élégant qu'une règle unique, mais c'est plus réaliste et plus efficace.

Ce qui ne fonctionne pas, en revanche, c'est l'interdiction pure et simple sans alternative proposée. Les équipes contournent, l'IT perd la visibilité, et le risque augmente. L'enjeu n'est pas d'interdire mais de canaliser.

La question que vous devez poser à votre COMEX

Au fond, l'alerte de l'ANSSI soulève une question qui dépasse la direction informatique. Elle touche à la stratégie de l'entreprise : quelle est notre tolérance au risque de souveraineté des données ?

Cette question n'a pas de réponse universelle. Une PME qui exporte uniquement en France et ne traite pas de données personnelles sensibles n'est pas dans la même situation qu'une ETI industrielle qui travaille sur des projets avec des donneurs d'ordre de la défense ou de l'aéronautique. Le niveau d'exigence doit être proportionnel au profil de risque réel.

Mais la décision doit être prise en connaissance de cause, documentée, et assumée. Pas subie par défaut parce que personne n'a posé la question.

L'ANSSI vous donne, en quelque sorte, un service : elle vous fournit un prétexte institutionnel pour remettre ce sujet à l'agenda d'une direction générale qui préfère parfois ne pas voir. Utilisez-le.


*La vraie tension, à laquelle aucun éditeur de solution souveraine ne peut répondre à votre place, est celle-ci : dans un marché où la vitesse d'adoption de l'IA devient un différenciateur compétitif, jusqu'où peut-on ralentir au nom de la souveraineté sans prendre un retard qui coûte plus cher que le risque qu'on cherchait à éviter ? C'est le débat que votre organisation doit avoir — honnêtement, sans idéologie ni angélisme.*

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