890 millions d'euros contre Google : victoire symbolique ou aveu d'impuissance européenne ?
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# 890 millions d'euros contre Google : victoire symbolique ou aveu d'impuissance européenne ?
La Commission européenne a frappé. Fort, en apparence. L'amende infligée à Google au titre du Digital Markets Act s'affiche en neuf chiffres et fait les manchettes de toute la presse tech du continent. Les communiqués officiels parlent de « signal fort », de « tournant historique », de « marché numérique enfin régulé ».
Pardonnez-moi d'être moins enthousiaste.
Non pas parce que la sanction serait illégitime — elle ne l'est pas. Non pas parce que le DMA serait un mauvais texte — il contient des mécanismes réels et utiles. Mais parce que depuis des années, nous confondons la capacité à punir avec la capacité à construire. Et cette confusion nous coûte cher — bien plus cher que 890 millions d'euros.
Réguler n'est pas concurrencer
Posons la question qui dérange : qu'est-ce qui change, concrètement, pour une PME française, une ETI allemande ou une scale-up espagnole, après cette amende ?
Google paie — ou conteste, ou négocie, ou ajuste marginalement ses interfaces pour satisfaire aux exigences de conformité minimale. La machine continue de tourner. Les parts de marché ne bougent pas. Les données de nos entreprises continuent de transiter par des infrastructures soumises au Cloud Act américain. Les DSI que je rencontre chaque semaine continuent de signer des renouvellements de licences avec des acteurs dont ils savent pertinemment qu'ils n'ont aucune prise réelle sur les conditions tarifaires, les roadmaps produit, ou les politiques de rétention des données.
La régulation sans alternative structurelle, c'est un radar sur une autoroute sans autre voie de circulation. On ralentit l'acteur dominant. On ne crée pas de concurrent crédible.
Le DMA comme opportunité manquée de poser la vraie question
Il y a quelque chose de presque tragique dans la façon dont nous parlons de cette amende en Europe. Nous la présentons comme une preuve de notre puissance. Comme si sanctionner un acteur américain valait autant que le remplacer.
Ce n'est pas la même chose. Ce n'est pas du tout la même chose.
Le DMA, dans sa conception, visait à forcer l'interopérabilité, à ouvrir les écosystèmes verrouillés, à créer des conditions dans lesquelles des acteurs alternatifs pourraient exister et respirer. C'est un objectif louable. Mais l'exécution bute sur une réalité industrielle que Bruxelles préfère ne pas regarder en face : il n'existe pas, aujourd'hui, d'acteur européen capable d'absorber la demande que libérerait une véritable déconcentration du marché des services numériques professionnels.
Nous avons des textes. Nous manquons de champions industriels à la hauteur du défi.
Ce que les directions informatiques doivent comprendre maintenant
Je m'adresse ici directement aux DSI, CTO et RSSI qui lisent ces lignes — et qui se demandent, légitimement, ce que cette séquence réglementaire change à leur quotidien opérationnel.
Premier point : ne lisez pas cette amende comme une garantie de protection. Elle ne l'est pas. La conformité forcée de Google au DMA ne signifie pas que vos données sont souveraines, que vos contrats sont équilibrés, ou que votre dépendance à l'écosystème américain diminue d'un iota. La régulation protège les droits. Elle ne reconstruit pas l'architecture de dépendance dans laquelle la plupart de nos systèmes d'information se sont enfoncés depuis quinze ans.
Deuxième point : ce moment réglementaire crée paradoxalement une fenêtre. Les grandes manœuvres de conformité que l'acteur américain doit désormais opérer — ouverture des APIs, interopérabilité, portabilité des données — sont autant de leviers techniques que des équipes averties peuvent utiliser pour amorcer une migration, partielle ou progressive, vers des alternatives européennes. Ce n'est pas automatique. Cela demande une volonté politique interne et une roadmap sérieuse. Mais la mécanique réglementaire, pour une fois, joue en votre faveur si vous choisissez de l'activer.
Troisième point, et c'est le plus inconfortable : si votre organisation attend que la régulation résolve le problème à votre place, vous allez attendre longtemps. La souveraineté numérique n'est pas un cadeau que Bruxelles va offrir à vos systèmes d'information. C'est un choix d'architecture, un choix de fournisseurs, un choix de gouvernance des données. Ce choix appartient à votre direction, pas aux commissaires européens.
L'Europe a le droit, pas encore la puissance
Nous sommes bons pour écrire des règles. Le RGPD a inspiré des législations sur tous les continents. Le DMA s'impose comme une référence mondiale en matière de régulation des plateformes. L'AI Act dessine une approche éthique que personne d'autre n'ose vraiment porter.
Mais écrire des règles et bâtir des industries, ce sont deux métiers différents. Et sur le second, nous accumulons les retards pendant que nous nous félicitons du premier.
Je pense à des acteurs comme Nextcloud, dont la trajectoire européenne dans la collaboration d'entreprise mériterait autant de couverture médiatique que chaque annonce de son concurrent américain. Je pense à l'écosystème des bases de données open source européennes, à des initiatives d'infrastructure souveraine qui peinent à trouver les financements et la visibilité qu'elles méritent. Ces acteurs existent. Ils progressent. Mais ils le font dans un marché où la demande des grandes entreprises européennes reste massivement orientée vers des offres américaines, par habitude, par confort, par absence de pression interne suffisante.
L'amende Google ne changera pas cette dynamique. Seul un changement de comportement acheteur à grande échelle le fera.
La vraie question pour 2026
La vraie question que cette séquence devrait soulever n'est pas « Google va-t-il se conformer au DMA ? » — il s'y conformera, a minima, comme il se conforme a minima à tout ce qui l'y contraint.
La vraie question est : l'Europe va-t-elle profiter de ce rapport de force réglementaire inédit pour accélérer la construction d'une véritable base industrielle numérique — ou va-t-elle se satisfaire de sanctions ponctuelles en continuant d'acheter massivement les services de ceux qu'elle sanctionne ?
Cette question ne se règle pas à Bruxelles. Elle se règle dans vos comités de direction, dans vos arbitrages budgétaires, dans vos appels d'offres. Chaque DSI qui décide aujourd'hui d'explorer sérieusement une alternative européenne à une brique critique de son SI participe à la réponse.
La régulation a fait son travail — imparfaitement, mais elle l'a fait. C'est maintenant à l'industrie, et à ceux qui la font tourner au quotidien, de faire le leur.
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