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Agents IA sans laisse américaine : un DSI témoigne de ce que ça change vraiment dans son organisation

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# Agents IA sans laisse américaine : un DSI témoigne de ce que ça change vraiment dans son organisation

*En 2026, l'orchestration d'agents IA est devenue le nouveau terrain de conquête des acteurs américains. Mais une fenêtre s'ouvre côté européen : la combinaison Mistral AI et Temporal permet aujourd'hui de construire des workflows agentiques sans passer par l'infrastructure d'OpenAI. Nous avons interrogé un DSI d'ETI industrielle française qui a engagé cette transition il y a dix-huit mois. Son témoignage est sans concession.*


RiffLab : Quand vous avez commencé à regarder les agents IA, vous étiez encore dans l'orbite d'OpenAI. Qu'est-ce qui a déclenché la rupture ?

La rupture, comme vous dites, n'est pas venue d'un coup de foudre technologique. Elle est venue d'une réunion de direction où on a posé la question simple : si demain OpenAI change ses conditions tarifaires, ses CGU, ou se retrouve soumis à un décret américain sur les données, où en sommes-nous ? La réponse honnête, c'était : dans une situation de dépendance totale, sans plan B opérationnel. On avait construit nos premiers agents sur leur API, on avait formé nos équipes sur leurs outils, on avait même commencé à faire dépendre certains workflows critiques de leur infrastructure. C'est là que j'ai compris qu'on avait reproduit exactement le schéma qu'on avait mis dix ans à dénouer avec Microsoft sur nos postes de travail. On recommençait, mais à vitesse accélérée, et sur des briques encore plus stratégiques.


**RiffLab : Concrètement, qu'est-ce que l'association Mistral AI et Temporal change dans votre architecture de décision — pas seulement dans votre stack technique ?**

C'est la bonne question, et c'est celle que trop peu de DSI se posent. On parle beaucoup de souveraineté comme si c'était un sujet d'infrastructure. Ça ne l'est pas. C'est un sujet de gouvernance. Temporal — qui est un moteur d'orchestration de workflows — vous permet de modéliser la logique de vos agents de façon durable, versionnée, auditable. Ça signifie que la connaissance de vos processus agentiques reste dans votre organisation, pas dans un prompt OpenAI que personne ne documente vraiment. Couplé à Mistral, dont les modèles sont déployables sur des infrastructures européennes, vous avez enfin une chaîne où vous contrôlez chaque maillon. Ce que ça change dans ma façon de décider : je peux dire à mon COMEX que nos agents IA sont auditables, que leur logique est documentée, et que leur comportement n'est pas tributaire d'une mise à jour unilatérale d'un acteur américain. C'est une autre conversation.


RiffLab : Sur l'impact RH, c'est souvent le parent pauvre des discussions souverainistes. Quelles compétences avez-vous dû développer en interne — et lesquelles vous manquent encore ?

Je vais être direct : les compétences qui manquent le plus ne sont pas techniques. Ce sont des compétences de conception de processus. Quand vous orchestrez des agents avec Temporal, vous devez modéliser des workflows qui peuvent durer des heures, des jours, qui gèrent des erreurs, des reprises, des états intermédiaires. Ça ressemble davantage à de l'ingénierie de processus métier qu'à du prompt engineering. Nous avons donc investi massivement dans la montée en compétence de profils que j'appellerais des « architectes de processus augmentés » — des gens capables de parler aux métiers ET de traduire leurs processus en workflows agentiques robustes. Ce que nous n'avons pas encore, franchement, c'est une vraie culture de l'évaluation continue des modèles. Savoir si Mistral répond mieux que son prédécesseur sur un cas d'usage précis, ça demande des compétences d'évaluation rigoureuse que nous construisons encore. Dépendre d'un prestataire pour ça, c'est reproduire la dépendance par un autre biais.


RiffLab : La souveraineté numérique est souvent présentée comme un surcoût. Comment vous répondez à un DAF qui vous fait cette remarque ?

Je lui pose une question en retour : quel est le coût d'un audit RGPD raté parce que vos données d'entraînement ont transité chez un sous-traitant américain que vous ne contrôlez pas ? Quel est le coût de la renégociation d'un contrat quand vous n'avez pas d'alternative crédible ? Je ne dis pas que le chemin souverain est sans friction. Il l'est. Mais le calcul économique change dès qu'on intègre le coût du risque de dépendance, pas seulement le coût immédiat de la licence. Ce que j'observe dans mon organisation : une fois que les équipes maîtrisent Temporal et les modèles Mistral, le coût marginal de déploiement d'un nouvel agent diminue. Parce que vous réutilisez des briques internes, documentées, maintenues par votre propre équipe. Avec l'acteur américain dominant, chaque nouveau projet repart souvent de zéro, en dépendance d'une API dont vous ne maîtrisez ni le pricing futur ni l'évolution des conditions.


RiffLab : Sur la gouvernance des agents, c'est un angle qu'on voit peu traité. Qui dans votre organisation est responsable du comportement d'un agent en production ?

C'est le vrai angle mort de 2026. Tout le monde déploie des agents, personne ne sait vraiment qui en est responsable quand ça déraille. Dans notre organisation, on a fait un choix fort : chaque agent en production a un « propriétaire métier » désigné, pas un propriétaire IT. Le DSI — moi — est garant du cadre technique et de la conformité. Mais la responsabilité du comportement de l'agent, de ses outputs, de ses décisions dans le processus métier, elle appartient au directeur de la fonction concernée. Ce n'est pas un détail d'organisation. C'est ce qui évite que les agents deviennent une zone de non-responsabilité collective. Temporal nous aide là aussi : la traçabilité des exécutions permet d'aller voir précisément ce qu'un agent a fait, dans quel ordre, avec quelle donnée en entrée. C'est ce que j'appelle une souveraineté opérationnelle — pas juste savoir où est hébergé le modèle, mais être capable de rendre compte de chaque décision automatisée.


RiffLab : Un mot sur les prestataires. Beaucoup d'ETI passent encore par des ESN qui leur proposent des solutions clé en main basées sur des APIs américaines. Quel conseil leur donnez-vous ?

Méfiez-vous des packagings. Un prestataire qui vous livre un agent IA « clé en main » construit sur une API dont vous n'êtes pas client direct, avec une logique de workflow que vous ne possédez pas, et des prompts que vous ne voyez jamais — ce prestataire vous vend une dépendance à deux étages. Vous dépendez de lui, et lui dépend de l'acteur américain. Si l'un des deux change de stratégie, vous repartez de zéro. Ce que je recommande : exigez la propriété complète des artefacts. Les définitions de workflows Temporal, les configurations de modèles, les schémas d'évaluation — tout ça doit vous appartenir, être dans vos dépôts, documenté par vos équipes ou a minima lisible par elles. La souveraineté numérique n'est pas un label qu'on achète. C'est une capacité qu'on construit. Et cette capacité, si vous ne commencez pas à la développer maintenant, vous la sous-traiterez dans dix-huit mois à quelqu'un qui sera lui-même sous-traitant d'un acteur dont le siège social est à San Francisco.


*Propos recueillis par la rédaction de RiffLab Media. Notre interlocuteur a souhaité conserver l'anonymat, son groupe étant engagé dans un appel d'offres européen sensible.*

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