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189 millions d'euros et après ? Ce que les levées French Tech révèlent vraiment de notre capacité à sortir de la dépendance

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# 189 millions d'euros et après ? Ce que les levées French Tech révèlent vraiment de notre capacité à sortir de la dépendance

Chaque semaine, les chiffres tombent. Des dizaines de millions levés, des annonces enthousiastes, des communiqués de presse bien rodés. Et chaque semaine, je me pose la même question : est-ce qu'on construit vraiment quelque chose, ou est-ce qu'on finance élégamment notre propre dépendance à long terme ?

Cette semaine, 189 millions d'euros ont été levés dans l'écosystème French Tech. C'est une somme sérieuse. Mais ce qui m'intéresse, ce n'est pas le chiffre — c'est ce qu'il dit de la dynamique industrielle européenne en 2026. Et là, la lecture est plus nuancée qu'il n'y paraît.

L'argent ne suffit pas si la trajectoire est mauvaise

La tentation, pour un DSI qui cherche des alternatives souveraines, c'est de lire ces levées comme un signal vert automatique. "L'argent arrive, les solutions vont suivre." Ce raisonnement est dangereux.

Dans le lot de cette semaine, j'identifie deux types de mouvements très différents. D'un côté, des acteurs qui construisent effectivement une couche d'infrastructure ou applicative qui réduit structurellement la dépendance aux plateformes américaines. De l'autre, des acteurs qui lèvent des fonds pour aller plus vite sur des marchés où ils restent, en coulisses, dépendants des briques fondamentales de l'autre côté de l'Atlantique — compute, modèles, distribution.

La distinction n'est pas toujours visible dans un communiqué de presse. Elle se voit dans l'architecture technique, dans les partenariats signés, dans la localisation réelle des données et des traitements. C'est ce que vous devez creuser avant d'embarquer.

Deux mouvements qui méritent qu'on s'y attarde

Je vais m'arrêter sur deux dynamiques concrètes cette semaine, parce qu'elles illustrent des positions très différentes dans la chaîne de valeur souveraine.

Première dynamique : le mouvement qui se passe autour des solutions de collaboration et de gestion documentaire. Des acteurs européens — je pense notamment à ceux qui travaillent sur la couche "digital workplace" sans nommer un produit américain comme référence — commencent à atteindre une masse critique qui leur permet de répondre à des appels d'offres de taille ETI avec crédibilité. Ce n'était pas le cas il y a dix-huit mois. Ce glissement de seuil est important. Il signifie que le DSI d'une ETI de taille moyenne n'a plus d'excuse technique pour rester captif. La question devient politique et organisationnelle, pas technique.

Deuxième dynamique : l'émergence d'acteurs spécialisés sur la couche sécurité et gestion des identités. C'est probablement le segment où l'Europe a le plus à perdre si elle ne consolide pas rapidement. Plusieurs signaux faibles convergent vers une consolidation en cours — des acteurs qui lèvent non pas pour croître individuellement, mais pour absorber des concurrents et créer des entités à taille européenne capable de tenir face aux offres packagées des acteurs américains. Si cette consolidation se concrétise, c'est une vraie nouvelle structurelle pour les RSSI qui cherchent une alternative crédible à long terme.

Ce que ça change concrètement pour vous

Si vous êtes DSI ou CTO d'une PME ou ETI européenne, voici comment je lis ce mouvement de manière opérationnelle.

Ces levées augmentent la pression concurrentielle sur les acteurs américains dans certains segments. Pas sur tous — soyons honnêtes, sur l'infrastructure cloud de base, sur les grands modèles de langage généralistes, sur la suite bureautique grand public, l'écart reste considérable. Mais sur des verticales précises — la gestion RH, la collaboration interne, certains segments cybersécurité, la gestion de données réglementées — la fenêtre de négociation s'ouvre pour vous. C'est maintenant que vous pouvez faire jouer la concurrence, pas dans trois ans quand vos contrats seront renouvelés automatiquement.

Deuxième point concret : l'argent levé cette semaine va produire des équipes commerciales et des capacités de déploiement dans les six à dix-huit mois qui viennent. Ce qui manquait souvent aux alternatives européennes, ce n'était pas le produit — c'était la capacité à accompagner un déploiement à l'échelle d'une organisation de plusieurs centaines de personnes sans que ça devienne un projet kafkaïen. Cette capacité est en train de se construire. C'est le bon moment pour initier des pilotes sérieux, pas des POC de complaisance.

Le risque qu'on ne nomme jamais

Mais je vais dire ce que les communiqués de presse ne disent jamais : le risque principal pour la souveraineté numérique européenne en 2026, ce n'est plus le manque d'alternatives. C'est l'inertie organisationnelle.

Les outils existent. L'argent arrive. Les équipes se renforcent. Ce qui bloque, c'est la combinaison de trois facteurs que tout DSI honnête reconnaîtra : les contrats pluriannuels signés sous pression il y a deux ou trois ans avec les acteurs américains, la résistance des utilisateurs finaux conditionnés à des interfaces spécifiques, et — je le dis clairement — le confort managérial de déléguer la responsabilité à un acteur dominant. "Si quelque chose plante, c'est leur faute" est une position psychologiquement confortable. Elle est aussi politiquement et économiquement suicidaire à l'échelle européenne.

Les 189 millions levés cette semaine ne vont pas résoudre l'inertie organisationnelle à votre place. Aucun montant levé ne le fera.

Ce que je retiens de cette semaine

Le mouvement est réel. Il n'est pas encore suffisant. Et il ne deviendra suffisant que si les acheteurs européens — c'est-à-dire vous — commencent à voter avec leurs budgets de manière cohérente avec leurs discours sur la souveraineté.

Les levées de cette semaine sont une condition nécessaire. Elles ne sont pas une condition suffisante. La condition suffisante, c'est une commande réelle, des migrations engagées, des RFP rédigés avec des critères de souveraineté opposables. Pas des déclarations d'intention dans des keynotes.

Le marché européen est en train de se structurer. La question, c'est de quel côté de cette structuration vous serez dans dix-huit mois.

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